CHAPITRE III

 

 

 

 

 

 

 

LE REGARD COUPANT DES AUTRES

 

 

 

 

 

 

 

L

 

e physicien cherche ˆ percer le mystre de la matire en faisant Žclater l'atome en ses infimes parcelles qu'il Žtudie : noyau, Žlectron, neutrinoÉ Jusqu'ˆ chercher ˆ voir l'antimatire. Le citoyen qui cherche ˆ comprendre le ch™mage ne peut se contenter de regarder les apparences de ce corps Žtranger pour en comprendre le fonctionnement. Il doit, ˆ l'exemple du scientifique, s'astreindre ˆ une discipline de pensŽe inhabituelle pour regarder les atomes qui le composent et lui soufflent : "regardez-moi tel que je suis" ! Si le ch™meur, le non-ch™meur veulent rŽgler la douleur inhŽrente ˆ leur situation quotidienne, concrtement, il leur faut, ne serait-ce que le temps d'une pause favorisŽe par une calme lecture, plonger leur regard sans a priori au cÏur d'une matire encore plus impalpable que celle des physiciens : la matire des sensations. Leur ballet ondulatoire crŽe les motivations ou les dŽmotivations, ˆ l'origine des crŽations ou des destructions Žconomiques et sociales.

BlessŽ par le licenciement - acte brutal -, ŽcrasŽ par l'inexorable engrenage fiscal - actes insidieux et perfide -, le ch™meur subit aussi pendant tout ce temps-lˆ une perte de valeur, par une sorte de retour en arrire sur son chemin professionnel. Une entropie dirait le savant. La nature corpusculaire alŽatoire de ces valeurs, rŽsultant de ses mŽrites, les rend trop souvent invisibles ˆ l'Ïil non averti ; ou bien sont ŽcartŽs d'un revers de la main comme quantitŽ nŽgligeable. Mais n'est-ce pas au cÏur de toutes les matires que prennent naissance toutes formes de vie ? Ou y meurent ?

            Essayons donc de prtre une attention plus soutenue ˆ ces valeurs perdues par les uns et les autres. La rŽsolution de ce qui s'oppose aux dynamiques de progrs s'y trouve, sans aucun doute, plus sžrement que dans les solutions mŽcaniques, Žgalement utiles, mais statiques.

 

DES DISSIDENTS COUPƒS DE LEURS RACINES.

 

 

Regards blessants.

A

ux yeux des diffŽrents acteurs sociaux le ch™meur "pose problme". La condition de ch™mage est synonyme pour toute la sociŽtŽ d'une perte de nombreuses valeurs. Les regards distants que le ch™meur lit alors dans les yeux des non-ch™meurs a pour effet direct de le dŽvaloriser. Ces contacts rŽpŽtŽs avec le monde en marche ne peuvent que lui infliger une douloureuse blessure morale. Pour se protŽger de ces regards, le ch™meur peut avoir tendance ˆ se draper dans sa dignitŽ. Progressivement ce rŽflexe de dŽfense le coupe de ses racines avec la sociŽtŽ ; aussi efficacement que le licenciement l'a coupŽ de son entreprise. Ë ce jour la collectivitŽ ne parvient toujours pas ˆ combler le fossŽ qui s'est installŽ ˆ cause du ch™mage. Et la manire de rŽparer les dŽg‰ts reste une question lancinante. Ë tel point que cycliquement un grand silence sans doute nŽcessaire s'abat comme une happe de plomb sur les consciences qui n'en peuvent plus !É

Pour le besoin de l'analyse, nous n'emprunterons dans un premier temps ("Des dissidents coupŽs de leurs racines"), que le seul angle de vision du premier groupe de protagoniste : les ch™meurs. L'analyse est assez compliquŽe pour reporter dans un second temps ("Un peuple d'humeur tŽnŽbreuse") le point de vue opposŽ, celui des non-ch™meurs. L'inconvŽnient est de risquer de donner le sentiment nŽgatif qu'une somme d'iniquitŽs s'accumule sur la tte d'un seul camp.

Aussi devrons-nous nous dŽgager des tendances pessimistes et critiques, en examinant ce problme posŽ au ch™meur lorsqu'il se retrouve en face des autres. C'est au contraire, en dŽcouvrant les mŽcanismes de cause ˆ effet, que nous pourrons repositiver la situation, et faire appara”tre les remdes possibles.

 

Si le sentiment de dŽvalorisation est bien conscient chez le ch™meur, la suite des avatars qui suivent son licenciement n'est pas nŽcessairement toujours vue de manire aussi nette que nous allons tenter de le faire. Le poids de cette perte insupportable du travail est en effet, ˆ lui seul, suffisant pour empcher toute rŽflexion plus rationnelle. L'impact dŽvalorisant des autres acteurs sociaux est peut-tre d'avantage vŽcu qu'analysŽ. Mais ces acteurs, par leur regard rŽpulsif, plus ou moins voulu, portŽ sur le ch™mage, ont pour effet d'ancrer le ch™meur dans une sous-estimation de lui-mme. Cet ancrage appara”t catastrophique, ˆ l'observateur qui prend assez de recul ; il a le mme effet d'immobilisation d'un peuple, que l'ancre a d'un paquebot ! O donc peut aller une sociŽtŽ immobilisŽe ?É

 

Les non-ch™meurs des divers groupes avec lesquels le ch™meur prend contact, lors de sa pŽriode de ch™mage, portent leurs regards de bien des manires blessantes, qui se traduisent dans les mots et les gestes. Ce sont en particulier :

¥ Les regards des agents de l'emploi.

¥ Les autres regards publics : de l'administration fiscale, des services publicsÉ

¥ Les regards des embaucheurs et les autres regards de l'entreprise.

¥ Les regards familiers "diffŽrents" : famille, proches, amis, voisinsÉ

¥ Les regards politiques : des partis, des syndicats, des clubs de rŽflexionÉ

¥ Les regards humanitaires : religieuxÉ

¥ Les regards Žconomiques : des banques, des ŽconomistesÉ

¥ Les regards absents.

¥ Les regards de la sociŽtŽ en gŽnŽral.

L'angle de vision constant que nous allons prendre pour observer nous-mme ces regards est celui de n'importe quel ch™meur ; non d'un observateur thŽorique d'un quelconque microcosme spŽcifique.

En voici quelques Žchantillons ˆ analyser.

Les regards des agents de l'emploi.

Ils sont parmi les premiers, croisŽs par le ch™meur.

"Voilˆ, c'est fait ! Vous voyez, a n'Žtait pas si terrible que a !", disait un jour une prŽposŽe ˆ l'emploi, ˆ un jeune demandeur d'un premier emploi. Il avait longuement hŽsitŽ ˆ s'inscrire, tant cela lui semblait humiliant. Mots anodins ? Mots mal perus par l'impŽtrant qui fulmina : " Elle me prend pour un gosse ! Elle me materne comme si j'avais dž avaler une purge ! ".

Etait-ce le mot ? Ou l'intonation, rŽvŽlatrice de l'intention, porteuses d'une commisŽration mal perue ?É

 

Ë l'autre bout, ou presque, de l'Žchelle d'‰ge, des demandeurs d'emploi de longue durŽe se voient infliger une claque morale cinglante :

" ƒtant donnŽ votre ‰ge, vous allez avoir droit ˆ toute la panoplie des convocations. C'est pour votre bien. On va vous empcher de vous endormir" !

Chaque ch™meur avait le droit ˆ ce petit couplet en passant devant cet agent qui contr™lait la situation de recherche d'emploi, en prŽtendant lui rendre service. Si de tels propos sont tenus frŽquemment par de jeunes agents de l'emploi, ils traduisent sans aucun doute des mots d'ordre hiŽrarchiques ! Ou du moins un Žtat d'esprit, considŽrant qu'il faut ˆ tout prix empcher les ch™meurs de longue durŽe de se dŽcourager et de tomber dans l'exclusion. Bonne intention louable, certes. Mais moyens exŽcrables ! Le dicton ne dit-il pas que "l'enfer est pavŽ de bonnes intentions" ? Il y a dans ces attitudes quelque chose qui s'apparente ˆ l'acharnement thŽrapeutique, comme le relvent certains ch™meurs.

"Je ne vous ai pas attendu pour me prendre en main ", rŽpondait l'un d'eux, agacŽ par cette rŽflexion. "Mes projets, mme s'ils n'aboutissent pas encore, sont autrement plus importants que vos rŽunions et vos enqutes inutiles. Elles sont faites par des technocrates qui croient tout savoir". D'abord, me demander par questionnaire, ˆ mon ‰ge, combien font : 2x7 ou 40+25É Ou ce que j'ai fait hier, soi-disant pour mieux me conna”treÉ (Comme disait ma voisine : j'ai soignŽ mes poules. Qu'est-ce qu'ils veulent que je dise d'autre ?)É Et je passe sur les questions suivantes ! Il y a de quoi se poser ˆ notre tour de graves questions sur l'administration ! Est-ce comme a que vous comptez m'aider ˆ me rŽinsŽrer dans un emploi rŽservŽ ?É Venez partager une semaine de mon temps, vous comprendrez peut-tre un peu mieux !"

La violente rŽpartie Žtait bien le signe d'une approche erronŽe de l'autre. Comment cette jeune fonctionnaire, aimable en apparence, pouvait-elle prŽtendre faire la leon, sans induire un sentiment de dŽvalorisation ?

 

L'attitude qui force le ch™meur ˆ "prendre conscience" comme disent certains, de leur Žtat de dŽcouragement ou de leur humeur maussade, afin de "l'aider" - soi-disant -, a bien d'obscures mobiles ! Chez les uns, on sent percer un besoin de domination. Chez d'autres c'est plut™t leur propre malaise qu'ils imputent ˆ l'interlocuteur. Ils "projettent" leurs sentiments d'impuissance, comme disent les experts. Et par dŽfinition, ils n'en ont mme pas conscience.

 

Si l'on poursuit la dissection des motifs un peu plus, on trouvera ˆ la base, un grand besoin de reconnaissance de la part de ces agents de l'emploi. Car leur situation de salariŽs n'est pas satisfaisante. Ils aspirent sincrement ˆ aider. Et le systme dans son ensemble ne leur en fournit pas les moyens. Ni en termes de conduite d'entretien individuel ou d'animation de groupe, ni dans une meilleure connaissance du management d'entreprise et des besoins spŽcifiques des diffŽrents niveaux hiŽrarchiques, en particulier. La t‰che humanitaire est trop lourde pour leurs Žpaules ! Il y a lˆ encore une source de clivage, rŽsultant d'un management administratif inadaptŽ !

Certains agents mme s'en confient aux ch™meurs, lorsqu'ils sympathisent et discutent des mesures qui pourraient tre modifiŽes :

"Il y a longtemps que je me suis aperu que cette formalitŽ (É) ne sert ˆ rien, et nous prend un temps considŽrableÉ Si vous pouviez dire tout cela "en haut", disait un jour un agent ˆ un ch™meur ; nous, ils ne nous Žcoutent pas !"

 

Mais "en haut" de quel poids est le propos d'un ch™meur ? Un ami ch™meur, reu par un important responsable national de l'Emploi, gr‰ce ˆ ses relations, nous fit cette confidence :

"Ce haut personnage me dit ˆ la fin de l'entretien, en s'enorgueillissant : Nous aussi nous rŽflŽchissons beaucoup. Nous avons beaucoup d'idŽe. Ë quoi cet ami lui rŽpondit avec un peu de malice : "Moi je n'en ai malheureusement qu'une seule ; elle est simple, mais elle est opŽrationnelle ! Il ne m'a mme pas entendu, ajouta-t-il."

 

L'orgueil obscurcit trs souvent la vision du ch™mage, chez ceux qui ont pour fonction de s'en occuper. Il dŽcoule de cette certitude de mieux savoir que tout le monde. Sous prŽtexte de travailler dans ce domaine depuis des annŽes, parfois des dŽcennies. Mais cette certitude n'est pas fondŽe sur l'expŽrience personnelle du ch™mage, mais l'idŽe qu'ils s'en font.

 

Cela conduit ˆ des attitudes comme celle-ci, rapportŽe par un ch™meur lors d'entretiens avec l'administration :

Chaque fois que je demande ˆ mes interlocuteurs administratifs des explications sur des rglements concernant les indemnisations, en en soulignant l'iniquitŽ, ils se drapent immŽdiatement dans leur superbe. "C'est le mystre des lois et des textes", m'a rŽpondu l'un d'eux dernirement. Et tout de suite ils se dŽfendent et assnent des arguments hors de propos. La mode est maintenant de dire : "le ch™mage va diminuer"É Comme a, ils pensent que tout est rŽsolu, et qu'il n'y a plus ˆ se prŽoccuper de rien ! Ou bien ils condamnent carrŽment les ch™meurs, en portant des jugements de valeurs globaux, ˆ partir de cas marginaux. Une femme m'a renvoyŽ, comme toute rŽponse ˆ ma demande : "Il y a en des qui vous avouent se trouver bien dans le ch™mage. Ce n'est pas normal. Il faudrait les sanctionnerÉ Bien sžr, je ne dis pas cela pour vous."

Finalement, on ne peut rien leur dire ; ils savent tout, mieux que personne."

 

Les prŽoccupations des agents de l'emploi sont parfois d'une nature tout ˆ fait surrŽaliste. Un responsable commercial en activitŽ, en contact pour une quelconque raison professionnelle avec des cadres de l'Anpe, se disait effarŽ par les propos que ceux-ci lui tenaient.

             "Ils me sortaient leurs listings, pour me monter comme leur dŽpartement Žtait bien meilleur que le voisin, et comme le taux de ch™mage Žtait nettement infŽrieur chez eux. Je me serais cru dans un briefing de vendeurs. La plus grande partie de mon entretien a tournŽ autour des chiffres, des statistiques, des ratios, de la reprise de l'emploi, etc. Ë aucun moment, il n'a ŽtŽ question des mesures d'aide et d'accompagnement des ch™meurs. Ils ne voyaient le ch™mage qu'au travers des chiffres. J'Žtais sidŽrŽ !É"

 

Quel rŽsultat ont ces premiers regards ? Ne sont-ils pas ceux qui font le constat d'Žchec du licenciŽ, ou de celui qui ne trouve pas un premier emploi ?

Ce constat n'induit-il pas un doute, ˆ propos des compŽtences professionnelles et des Žtudes ? Lorsqu'en plus les relations se dŽroulent sur un mode enseignant-enseignŽ, que reste-t-il de l'expŽrience antŽrieure en tant qu'adulte ? En renvoyant le ch™meur ˆ la case dŽpart, c'est sa compŽtence qui est souponnŽe, voir remise en cause selon les cas. L'amour propre n'est-il pas blessŽ de manire irrŽversible ?

Les acquis professionnels du ch™meur, composŽ de ses brevets d'aptitudes thŽoriques et de son expŽrience concrte, sont ainsi minimisŽs.

 

Comme l'un d'eux le remarquait en se dŽsolant :"Mon C.V. porte des pastilles nŽgatives pour chacune des expŽriences que je n'ai pas conduite ˆ terme".

 

L'obsolescence globale de l'acteur Žconomique est trs rapidement confirmŽe par les premiers regards croisŽs. Il en rŽsulte un sentiment de dŽvalorisation.

 

L'individu est par consŽquent coupŽ de ses racines, avec cette partie du monde administratif dont la mission initiale, ne l'oublions pas, Žtait de le prendre en charge, dans toute sa globalitŽ d'tre. Or la pŽriode actuelle ne retient que son r™le Žconomique ŽtriquŽ.

Il y a lˆ un facteur de solitude.

Les autres regards publics.

Nous avons longuement parlŽ prŽcŽdemment de l'administration fiscale et de ses succursales. Leurs regards ne sont-ils pas synonyme d'insensibilitŽ, d'indiffŽrence ?

"Aprs m'avoir longuement questionnŽ, pour s'assurer que je recherchais bien du travail, l'inspecteur m'a demandŽ, sans en avoir l'air, si je n'avais pas l'intention de m'Žtablir ˆ mon compte. J'ai eu l'impression, ajoute ce ch™meur, qu'il cherchait un prŽtexte pour me rayer des listes et me mettre ˆ la porteÉ Une seconde fois ! Il aurait ŽtŽ dŽbarrassŽ d'un ch™meur de plus qu'il n'aurait plus eu ˆ payer !"

Intention vŽritable ou prtŽe, le rŽsultat pour cet individu a ŽtŽ le mme : il Žtait considŽrŽ comme une simple ligne de charge financire, en plus ou en moins.

 

Nous retrouvons cette mme "non-considŽration particulire" de la part des divers services publics qui ne tiennent aucun compte des difficultŽs du ch™meur pour payer ses quittances, par exemple. Il aura fallu le drame mortel survenu en 1999, d'une coupure de courrant imposŽe sans concertation avec un malade ˆ son domicile, pour que cette administration promette - ˆ l'aube du XXIe sicle ! - de "dialoguer" avec les usagers ! Mais de dialogue avec les ch™meurs, en est-il question ?

"Si vous croyez que j'ai le temps de prendre en considŽration tous les cas particuliers ! "É rŽpondait un jour un agent administratif hospitalier ˆ un ch™meur se dŽbattant dans les procŽdures.

 

Mme lorsqu'il y a une vellŽitŽ de venir en aide au ch™meur, il n'est pas certain que les mesures publiques le revalorisent, comme certains le croient. Par exemple, les titres de transport ˆ prix rŽduit proposŽs par certaines communes. Les dŽcisionnaires n'insistent-ils pas trop lourdement sur le maintien d'une participation au cožt du ticket, ˆ la charge du ch™meurÉ "pour qu'il se sente responsable" ? Ne voyons-nous pas ˆ l'Ïuvre cette mme idŽe fausse, pr™nŽe ˆ propos d'un minimum d'imp™ts qui serait nŽcessaire de payer pour se sentir citoyen ? Le ch™meur ne se sent-il pas exclus lorsque ces rationalisations sont trop intellectualisŽes ?

Que les pouvoirs publics fassent blanc ou noir, ils semblent toujours ˆ c™tŽ de la plaque, du point de vue du ch™meur. Car la blessure est plus profonde ! Et ce qui est ressenti comme des empl‰tres para”t une humiliation supplŽmentaire. Alors mme que certaines mesures restent nŽcessaires.

 

           Enfin, au regard de la loi le ch™meur n'existe pas vraiment. Ou il est "demandeur d'emploi", ˆ la rigueur "demandeur d'emploi de longue durŽe", ou bien il est "vagabond", "sans logis" ou "SDF", (comme si ce titre de sans domicile fixe lui donnait quelques lettres de noblesse !). Le "ch™meur" ne semble exister que dans les statistiques, comme un "chiffre" ! Le ch™meur n'a pas plus droit de citŽ que le "pauvre", l'exclu" ; ou "l'oisif" (qui doit tre cataloguŽ comme "rentier" ou "artiste" par exemple, c'est-ˆ-dire par rapport ˆ un statut Žconomique ; ou socialement marginal, mais acceptable). Il n'existe aucun espace socio-juridique pour ces millions d'tres qui stagnent dans nos frontires. C'est du moins le sentiment que beaucoup ressentent. Ils ne sont sans doute pas loin d'une certaine rŽalitŽ !

 

Sans approfondir plus ces anecdotes, il est Žvident que le dialogue avec l'administration ne s'Žtablit pas. La relation de rŽciprocitŽ qui serait nŽcessaire ˆ la rŽsolution sur le fond est empchŽe par des motifs d'un ordre totalement irrationnel. Nous pourrions accumuler les cas. En trouver d'autres plus positifs dans un souci d'ŽquitŽ (?). Ils ne donneraient pas plus d'objectivitŽ. Le fait est lˆ : les ch™meurs sont dŽvalorisŽs par nombre de ces mesures et de ces comportements les concernant.

Parce que la sociŽtŽ dans son ensemble n'est pas assez consciente de la nŽcessitŽ de ce besoin fondamental de revalorisation et s'y prend mal en consŽquence.

Les regards des embaucheurs.

Les agents de l'emploi auront fourni au ch™meur la panoplie de conseils et de trucs susceptibles de lui faire retrouver un travail. Aprs cet incontournable passage par les officines de l'emploi, et malgrŽ les bonnes intentions, il est un peu plus dŽvalorisŽ. Il va se frotter, dans cet Žtat de fragilitŽ, aux regards des recruteurs patentŽs ou des employeurs potentiels.

 

La pŽrennisation du taux de ch™mage, ˆ un haut degrŽ, est telle maintenant qu'un embaucheur relativise - partiellement - sa crainte, consciente ou inconsciente, de rencontrer l'incompŽtence chez celui qui a ŽtŽ licenciŽ.

Il pressent nŽanmoins que l'Žpreuve a laissŽ quelques traces chez son interlocuteur. Et il ne sait pas rŽellement bien les gŽrer, ˆ moins d'tre lui-mme passŽ par lˆ. Il se doute bien que le fait d'avoir gožtŽ du fruit de la libertŽ sera un handicap ˆ un retour total ˆ la mentalitŽ de salariŽ. Il se demande si les habituelles motivations, par les seules "carottes" financires, seront toujours suffisantes. Il craint vaguement de faire entrer "le loup dans la bergerie" comme le remarquait un consultant, ˆ propos de l'embauche d'un cadre au ch™mage depuis plusieurs annŽes. Toutes ces apprŽhensions ont pour rŽsultat de faire montre, lors des entretiens, d'un manque de confiance qui dŽteint sur le postulant, en le faisant douter de lui-mme.

 

            Par-dessus tout, l'embaucheur n'est plus en phase, ni temporelle ni culturelle, avec le ch™meur.

"Qu'avez-vous fait durant cette annŽe et demie de ch™mage pour vous tenir au courrant des mŽthodes commerciales ?É", demandait trs sŽrieusement un directeur gŽnŽral lors d'un recrutement. "Ce n'est pas moi, mais lui qui est compltement ˆ c™tŽ de la plaque remarquait le cadre ch™meur ˆ l'issue de l'entretien. Comme si les mŽthodes commerciales, dans notre branche en tout cas, Žvoluaient annuellement. Nous n'avons pas variŽ de mŽthode au moins depuis quinze ans".

En fait, le ch™meur n'apparaissait-il pas ˆ ce dirigeant comme quelqu'un de dŽphasŽ par rapport ˆ ses propres repres d'activitŽ, c'est-ˆ-dire au rythme de vie de son entreprise ? Il n'Žtait "plus dans la course". Un peu comme un voyageur sur le quai qui essayerait de sauter dans un train en marche. Peut-tre ce patron ne pouvait-il pas supporter que cet intrus vienne dŽtonner dans tout son petit monde organisŽ ?

 

La culture d'entreprise[1] provoque aussi des distorsions de perception :

"J'avais proposŽ un poste ˆ un jeune ch™meur au mois de juillet. Il Žtait content. La premire chose qu'il m'a demandŽe : de ne commencer qu'en septembre, car il avait programmŽ ses vacances. J'ai trouvŽ cela choquant. Lorsqu'on veut entrer dans une entreprise, on fait tout pour montrer qu'on est un battant".

Voilˆ ˆ peu prs les termes, de mŽmoire, d'un grand dirigeant d'entreprise qui passait ˆ une Žmission tŽlŽvisŽe, il y a quelques annŽes. Ses bons motifs ne sont pas en cause, car il investissait son temps par ailleurs au sein d'un groupe de rŽflexion qu'il avait crŽŽ dans son entreprise, pour trouver des solutions au ch™mage.

Je me souviens avoir eut ce mme premier rŽflexe, note un tŽlŽspectateur, alors que j'Žtais moi-mme au ch™mage. La "culture du recruteur" me collait encore ˆ la peau ! Puis, ˆ la rŽflexion, je compris ˆ quel point deux aspirations, aussi justifiables l'une que l'autre, ne correspondaient plus. D'un c™tŽ, il y a une pensŽe "Žconomique" et une "culture de l'entreprise en gŽnŽral", qui suit des rgles acquises immuables ; de l'autre, une pensŽe individuelle d'un agent Žconomique au ch™mage qui refuse le systme des prŽdŽcesseurs.

Objectivement, le fait de travailler en juillet ou en septembre ne changeait rien au fait que la personne recrutŽe correspondrait sans doute au poste. Mais subjectivement, la faille entre les cultures apparaissait au travers de cette toute petite rŽaction, qui en disait long. Personne sur le plateau ne l'a relevŽ, tant les idŽes restent opaques !

 

Nous pouvons imaginer ce que devait ressentir ce ch™meur en se sentant jaugŽ de la sorte par ce simple regard qui suspectait ses motifs. N'Žtait-il pas devenu "l'Žtranger" au monde de l'entreprise ? Sans doute ne voulait-il, comme beaucoup de jeunes, et de moins jeune, que plus de souplesse dans les horaires, pour vivre plus en harmonie avec ses autres existences. Mais comme le "complexe des horaires"[2], prŽsent dans toute entreprise, implique toujours un synonyme d'employŽs zŽlŽs, par opposition ˆ des employŽs paresseux, il devenait fatalement un "moins bon".

 

            On rencontre aussi un leitmotiv rabaissant, chez de nombreux embaucheurs :

"Ne vous imaginez pas que votre expŽrience vous servira dans ce nouveau poste. Vous aurez tout ˆ apprendre !É

" Tout ce que vous avez appris, il vous faudra l'oublier en rentrant chez-nous !"É, etc.

Ces petites phrases, qui dŽnotent une dŽfiance, mais ainsi parfois qu'une volontŽ de dominer le nouveau candidat, de lui montrer qui commande, s'inscrit ˆ l'encre indŽlŽbile dans le bilan relationnel, au dŽficit de l'employeur. Cela avant mme que le nouveau salariŽ ne prenne son poste.

Cette idŽe fausse fait partie du fonds commun soit disant "pŽdagogique", propre ˆ l'univers de l'entreprise. Si nous transposons un instant ce manque de confiance ˆ un autre contrat, celui du mariage, que pouvons-nous penser d'un individu qui agirait de la sorte ? Le contrat d'embauche ne doit-il pas mettre toutes les chances de son c™tŽ pour que la subtile alchimie entre deux tre puisse prendre ?

           

            Les situations d'embauche varient ˆ l'infinie. Mais elles sont rarement conduites dans un esprit d'Žgal ˆ Žgal. Ë cause du simple fait du rapport de force dŽcoulant d'un dŽsŽquilibre entre l'offre et la demande d'emplois. Lorsqu'il arrive ˆ un ch™meur de refuser un poste offert par un recruteur, n'est-il pas encore plus considŽrŽ comme un inconscient dans le meilleur des cas, ou un irresponsable, un incapable, un ringard, un "has been" (qui a fait son temps)É? De nombreux ch™meurs peuvent se souvenir, si d'aventure ils ont eu le cran de dire non de manire directe, lorsqu'on leur proposait un poste qui ne leur convenait pas pour des raisons prŽcises, de ces regards condescendants ou mme parfois carrŽment agressifs.

"Comment un ch™meur, avec la crise de l'emploi, ose-t-il se permettre de se montrer difficile, alors qu'on lui propose un poste intŽressant ?", s'offusquait le jeune chasseur d'un cabinet de recrutement. Il classa dŽfinitivement ce dossier ˆ la corbeille.

            Chacun a un vŽcu personnel de ces situations d'embauche. Il est important pour mieux les vivre de bien les mettre ˆ plat ; le cas ŽchŽant avec l'aide d'un proche qui apporte un regard plus objectif, moins dramatique. Par des exercices rŽpŽtŽs, le demandeur d'emploi peut finir par les reconsidŽrer comme une joute intelligente entre Žgaux et non une confrontation avec un dominant et un dominŽ, puis finalement un perdant et un gagnant. Il se dŽmontre ainsi ˆ lui-mme qu'il peut Žvacuer une partie de cette dŽvalorisation que la sociŽtŽ au labeur fait peser sur ses Žpaules.

" Je me suis pointŽ au rendez-vous d'un professionnel, bien connu dans le milieu pour le sadisme, le mot n'est pas trop fort, avec lequel il dirige ses collaborateurs. Je me demande d'ailleurs comment il est encore lˆ. C'est un vrai malade, sous des abords assez civils. Je voulais simplement me tester et m'entra”ner pour la suite. C'est une entreprise dans laquelle je ne voudrais rentrer pour rien au monde.

Au lieu des habituelles entrŽes en matire, il est restŽ silencieux. Alors je me suis amusŽ ˆ faire les questions et les rŽponses, comme s'il n'Žtait pas lˆ et que je parlais ˆ un auditoire. Au bout de dix minutes, c'est lui qui a fini par craquer !É"

Cette anecdote est Žvidemment une caricature extrme. Elle illustre bien cependant le rapport de force auquel on doit rŽsister ˆ tout prix, moins vis-ˆ-vis des recruteurs, car beaucoup ont une dŽontologie, que du candidat qui a peur et se met lui-mme en position d'infŽrioritŽ d'emblŽe, mme s'il fait mine d'tre dŽtendu.

Ce positionnement mental rŽsulte d'un entra”nement prŽalable, comme cela se pratique chez un virtuose musical ou un judoka, par exemple. Le demandeur d'emploi y pense parfois trop tard. Alors la porte reste ouverte ˆ l'abaissement de soi. Mais un des art de la joute n'est-il pas de savoir choisir son terrain ?

 

Les revues professionnelles fourmillent de recommandations pour bien mener ces entretiens. Il n'est donc pas besoin de s'y attarder ; elles nous Žloigneraient de notre sujet. Sauf peut-tre sur un point jamais ŽvoquŽ : si un entretien se passe mal et ne dŽbouche pas sur une embauche, c'est une chose " heureuse" pour le ch™meur ! Ë quoi rimerait un mariage qui se terminerait, quelques mois aprs, sur un divorce ? L'aspect financier n'est mme pas une justification puisqu'il ne s'agirait que de repousser le problme au lendemain.

En revanche, il existe toujours une entreprise en harmonie avec son propre caractre. Le contact, lors du recrutement, se fait alors en phase.

Le sentiment d'Žchec a malheureusement tendance ˆ grossir, ˆ mesure que les entretiens d'embauche s'accumulent sans rŽsultat. MalgrŽ son non-fondement objectif. Nous savons tous par expŽrience qu'il est trs difficile de conserver une pensŽe calme aprs ce type d'Žpreuve et de ne pas se sentir responsable de l'Žchec. Mais il n'y a aucun responsable. Cela est d'autant plus compliquŽ ˆ percevoir que personne ne peut nous le dŽmontrer : c'est une question de bon sens personnel, de confiance en soi, et non de rationalisation intellectuelle. Cette confiance rŽsulte d'une forme d'esprit positif, fondŽe sur une capacitŽ de rŽsister aux idŽes prŽconues ambiantes, en particulier sur les thŽories des "bons" entretiens, des "bonnes" manires de se prŽsenter, etcÉ On a tant de surprise dans la pratique, par exemple, ˆ propos de recrutements que d'aucuns disent perdus d'avanceÉ et qui rŽussissent magnifiquement !

 

Forcer un entretien d'embauche, au contraire, et obtenir un poste inadŽquat, est notre responsabilitŽ ! Mais c'est lˆ une autre histoireÉ

 

            Ces contacts avec le monde de l'entreprise, tant qu'ils ne dŽbouchent pas sur un emploi et que l'entretien de recrutement n'a pas ŽtŽ conduit avec un grand sens de la rŽciprocitŽ, accentuent ainsi la blessure concernant l'auto-estime de soi. Les valeurs de compŽtitivitŽ, d'efficience, d'adaptation au monde de l'entreprise son remises en cause bien souvent par une simple phrase. Il en rŽsulte toujours un sentiment de dŽvalorisation.

 

Bien sžr, cela se produit parce que le ch™meur est en Žtat de moindre rŽsistance du fait de son traumatisme initial. L'embaucheur peut-il en tenir compte ? Peut-il se dŽgager de l'idŽe globale qu'il entretient ˆ propos du ch™mage et des ch™meurs ? Le poids du regard de la sociŽtŽ est sans doute trop lourd pour qu'il y parvienne seul ! Nous verrons un peu plus loin en quoi il est trop lourd.

Finalement, les errances dans les bureaux des recruteurs ont tendance paradoxalement ˆ Žloigner chaque jour un peu plus le ch™meur du monde de l'entreprise. Il y a lˆ un autre facteur de solitude.

Les regards familiers "diffŽrents".

L'entourage du ch™meur est sans doute un domaine bien plus vaste ˆ cerner que les deux prŽcŽdents, qui sont plus collectifs et rŽpondent ˆ des paramtres standard, tant les situations individuelles introduisent des facteurs variŽs. De plus, chez un mme sujet, ce vŽcu Žvolue dans le temps, passant par des hauts et des bas comme un grand-huit. Essayons nŽanmoins de survoler cette "variabilitŽ inter et intra-sujet".

Le milieu familial est d'abord un refuge pour le ch™meur, aprs l'Žjection de l'autre "cocon" que reprŽsentait l'entreprise. Certains y vivent bien. Ou s'y assoupissent. D'autres se sentent en dessous de tout, aux yeux de leurs proches. C'est peut-tre cette idŽe que les ch™meurs se font d'eux-mmes, qu'ils ont le plus de difficultŽ ˆ gŽrer.

           "Moi je ne sors plus avec mes amis, explique un ch™meur. Tu comprends, je n'ai plus d'argent, alors je ne peux pas payer le restaurant. Quand je suis invitŽ, a me gne de ne pas pouvoir rendre la pareille. Voilˆ quatre ans que je ne vois plus personne. Mis ˆ part ceux qui me font un peu travailler au noir".

 

Le r™le de soutient pour la famille, de modle auprs des enfants, l'image de libertŽ acquise par l'exercice d'un mŽtier, sont balayŽs en un jour. L'individu tombe de son piŽdestal !

Il peut parader et prŽtendre que tout va bien. Ou bien pleurer sur son sort, accuser le gouvernement, en vouloir ˆ la sociŽtŽ, Žprouver du ressentiment pour les amis qui ne font rien, se plaindre de leur Žgo•sme. Mendier un peu d'argent aux amis, ou leur comprŽhensionÉ

Par compensation, ou par autodŽfense, le ch™meur a souvent tendance ˆ se cacher du regard des autres, de ses voisins. Il s'agace des stimulations stŽriles de la famille qui le dŽbusquent en l'enjoignant d'agir.

Aucun apaisement ne vient jamais ; ou insuffisamment, selon son estimation !

 

L'entourage prodigue ses exhortations angoissŽes du style : " lve-toi plus t™t", "remue-toi", "cherche plus activement"É Ou bien ce sont les lourds silences qui s'abattent au quotidien. Personne ne comprend que le ch™meur ne trouve pas de travail. Personne ne conoit vraiment qu'il veuille ne plus travailler, qu'il aspire ˆ faire une pause. Comment cela serait-il possible, alors que les principales valeurs de notre monde contemporain tournent autour du travail rŽmunŽrŽ ?

 

Les Žchanges familiaux gravitent, semaines aprs semaines, mois aprs mois, autour des sempiternels lieux communs : l'Žchec d'un entretien ou l'espoir d'un poste qui ne se concrŽtisera pas, les iniquitŽs de l'administration, l'incapacitŽ des Pouvoirs publics ˆ solutionner le ch™mage. Et les problmes du budget familial !É

Le ch™meur et ses proches s'enferment dans cet univers de pensŽes closes, sans espoir. Comment s'Žtonner alors qu'une partie importante des Franais soit considŽrŽe comme des "dŽpressifs qui s'ignorent", (expression d'un sociologue du CNRS , en 1999) !

 

Lorsqu'il rencontre ses ex-collgues de travail : homologues, subordonnŽs, ou mme supŽrieurs, qui ont ŽtŽ tŽmoins compatissants et impuissants de son licenciement, mais sont restŽs ˆ leurs postes, ceux-ci ne renvoient-ils pas involontairement le ch™meur ˆ son expŽrience rŽussie passŽe, mais Žgalement ˆ ses ruptures avec des aspects du travail insupportables, et ˆ son sentiment "d'Žchec" ?

Bien des ch™meurs voient leurs anciennes relations professionnelles prendre de la distance. Les fidles se dŽmarquent au fil du temps. Ils ne restent pas bien nombreux ! Les bons et les moins bons souvenirs, lus dans ces regards des anciens compagnons, ressurgissent lors des entretiens d'embauche en particulier, puis s'Žteignent. Comme ils le font parfois en rve. L'oubli peut tre trs long ˆ venir. Sans doute parce que l'enseignement de cette phase professionnelle terminŽe est long ˆ assimiler compltement.

IsolŽ, le ch™meur devient progressivement "diffŽrent" aux yeux d'un certain nombre d'individus qui lui Žtaient chers. Ces regards le coupent encore un peu plus du monde de l'emploi o ces derniers se dŽmnent.

De leur c™tŽ, les non-ch™meurs dressent une sorte de mur d'indiffŽrence, Žgalement protecteur. Ils se dŽfendent d'une menace inconsciente. Ne craignent-ils pas de devoir se poser un jour des questions sur leur condition professionnelle ?

De plus, nous verrons plus loin que les proches ne se comportent pas toujours de manire trs amicale avec leurs "chers" amis au ch™mage. Nous essayerons d'en dŽgager les raisons.

 

Dans ce tableau, nous ne pouvons pas oublier, bien sžr, toute l'aide morale et le rŽconfort qui sont aussi ˆ l'Ïuvre. Mais sont-ils rŽellement suffisants pour permettre au ch™meur de se rŽtablir psychologiquement ? Chacun passant par cette Žpreuve doit faire son propre bilan concernant la compensation familiale et amicale du drame pour y voir clair. Seule cette individualisation du bilan a une quelconque signification.

Il est certain que le contexte familial et celui des proches peuvent offrir un refuge efficace. Il peut aussi paralllement continuer ˆ amplifier la dŽvalorisation initiale. Et la douleur est d'autant plus forte que les bases de la cellule fondamentale, la famille, chancellent. Aprs, il ne restera plus personne vers qui se tourner.

 

La mme solitude du coureur de fond, guette le ch™meur !

 

Cette ambivalence des situations dans le contexte personnel ne rend pas l'analyse toujours trs claire et Žvidente. Ce tableau demeure en demi-teintesÉ Ë moins que ce ch™mage soit mis ˆ profit pour changer de cap rŽsolument. Pour partir au loin, physiquement ou en modifiant les p™les d'intŽrt de sa vie.

Cette rupture peut d'ailleurs tout aussi bien se produire au cours d'une activitŽ salariale. La tŽlŽvision nous montre utilement de tels exemples exceptionnels, de temps ˆ autre. En voici deux illustrations, totalement opposŽes.

La premire est le cas d'un couple qui s'est extrait de la morositŽ de la sociŽtŽ franaise, pour refaire sa vie dans une ”le. L'homme traite ses affaires ˆ distance, par fax, et semble Žpanoui. Il porte un regard dŽsabusŽ sur ses compatriotes qui se complaisent dans une certaine grisaille. Les milliers de km aidant, il ne se sent plus des leurs. Eux le traitent de l‰che, pour avoir abandonnŽ son pays dans l'Žpreuve. Ce cas nous invite, sinon ˆ les rejoindre, ˆ rŽflŽchir sur la bulle illusoire qui recouvre la France.

L'autre exemple est celui d'un homme qui s'est retirŽ dans un monastre du dŽsert. Car dans la sociŽtŽ, dit-il : "On est tellement pris par les soucis, les besoins, les obligations, que l'on vit moins (É) Certains hommes Žprouvent le besoin de quitter le monde parce qu'ils s'y sentent mourir. Moi j'ai l'impression que je meure dans le monde."

Il ajoute une remarque intŽressante sur le temps :"Dans le monde, je me dŽlite ; le temps passe. Ici, dans le dŽsert, nous sommes dans une ŽternitŽ. Le temps n'a plus d'importance.

Et sur l'Žconomie, sa vision est dŽtachŽe : "Ici on n'est pas productif. Mais pourquoi faudrait-il tre productif ? En quoi faire quelque chose est-il une VALEUR ? (É) On vit dans un monde o il y a une espce d'idŽologie du faire, de rŽaliser des choses (É) Alors qu'avoir essayŽ de se transformer soi-mme (É) c'est surtout un æTRE. C'est beaucoup plus important" (sur France 3).

 

Ils nous font peut-tre rver un instant. Mais ces aventures peuvent-elles s'approcher rŽellement, autrement que par l'expŽrience personnelle. Le problme du ch™mage n'existe plus alors ! Ce n'est cependant pas le lot de la majoritŽ.

Peut-tre doit-elle rester lˆ, en silence, dans l'ATTENTEÉ Parce que son travail est ˆ faire sur place. Ce point sera rŽŽtudiŽ dans la deuxime partie.

—>

Les regards institutionnels.

Les politiques, les gouvernants trouvent une valeur mobilisatrice dans la cause du ch™mage. Mais elle est empoisonnŽe. Car les solutions succdent aux solutions sans dŽboucher sur aucune "dŽcrue" du ch™mage, selon l'expression trompeuse utilisŽe. Cette cause, dŽcrŽtŽe "prioritaire", enfonce tous ces acteurs politiques dans un marŽcage. L'opinion, espŽrant toujours et malgrŽ tout un miracle, ne peut cependant voir dans cette mobilisation qu'impuissance ou incompŽtence, selon la manire dont les mesures sont perues ou exploitŽes par les opposants. Que peut alors lire le ch™meur dans ces yeux-lˆ ? Qu'il n'est qu'un enjeu parmi d'autres, qu'on ballotte au grŽ des sondages et des statistiques ! Comme nous l'avons analysŽ ˆ propos de l'inexorable engrenage fiscal, la crŽdibilitŽ des actes politiques est fortement en cause, mme si un inexplicable consensus fait taire tout le monde.

 

Revenons un instant sur le terme "dŽcrue" pour voir en quoi il est trompeur. Le mot est imagŽ et fait penser par association d'idŽe subtile ˆ une rivire en crue. Tout le monde sait que ce phŽnomne naturel est Žminemment passager et que la dŽcrue est rapide. Mais qu'en est-il du ch™mage ? Voilˆ plus d'un quart de sicle que son fleuve grossit ! L'emploi inconsidŽrŽ de ce mot fait na”tre un fol espoir, obligatoirement dŽu, et qui oscillera vers le dŽsespoir. L'agitation perpŽtuelle de ces mots, tels des marottes de bouffons, a pour effet d'user l'espŽrance, et de fatiguer un peu plus le ch™meur.

Si l'on veut tre encourageant, positif, ce sont des mots Žvocateurs d'une conviction raisonnŽe, et non d'un espoir truquŽ, que l'on doit employer.

Que ressent une personne qui se sent dupŽe ? Sinon une blessure dans son amour-propre.

 

Les regards des syndicats sont encore plus froids. Le ch™meur n'a d'existence pour eux que dans la mesure o il reste en quelque sorte ˆ son poste de travail ! Un paradoxe. Lors de l'Žvocation, il y a quelques annŽes, d'une Žventuelle crŽation d'un syndicat de ch™meurs, les syndicats de salariŽs ont ŽtŽ les premiers ˆ s'y opposer. Puis on n'en parle plus ! Avaient-ils raison ou tort ? Le problme n'est pas lˆ. Le rŽsultat n'est cependant pas passŽ inaperu de bien des ch™meurs : ils n'ont pas Le droit d'tre DES CHïMEURS. Il ne leur est pas reconnu la possibilitŽ de se regrouper pour dŽfendre une cause particulire, en relation ˆ la fois avec l'emploi et avec le non-emploi. Mais n'est-ce pas faire table rase un peu vite des rŽalitŽs, en permanence oubliŽes ?

La premire rŽalitŽ est la pŽrennisation du ch™mage depuis un quart de sicle.

La deuxime est le besoin particulier de revalorisation propre ˆ tout un "peuple de ch™meurs" qui a ŽtŽ humiliŽ.

La troisime est le glissement incontr™lable vers l'exclusion et la pauvretŽ.

 

En quoi ces rŽalitŽs : masse immuable + besoin de revalorisation + pauvretŽ, pour n'en retenir que trois, s'inscrivent-elles dans les stratŽgies syndicales. N'oublions jamais que le "fonds de commerce" de toutes ces revendications se fonde peu ou prou sur l'augmentation salariale. Si cette dernire se justifie par l'amŽlioration des profits des entreprises, sur quelle base mobilisatrice peut se fonder l'augmentation des indemnitŽs des ch™meurs ? O trouver la manne supplŽmentaire nŽcessaire ? Comment les syndicats pourraient-ils mettre au pas la volontŽ de la toute puissance fiscale ? Alors mme que des corporations de leurs adhŽrents dŽfilent pour dŽfendre paradoxalement les privilges de Bercy au dŽbut de l'an 2000 !É Et pour quelle reconnaissance, en nombre de militants ? Sans parler des cotisations qu'ils ne pourraient pas payer.

De plus, le mouvement syndical n'a-t-il pas dŽjˆ suffisamment ˆ faire pour corriger les excs DANS l'entreprise, Žviter un accroissement encore plus important de licenciements, pour s'occuper d'une cause HORS de l'entreprise, et si insaisissable ? Cette analyse n'est pas une critique de l'utilitŽ indiscutable des syndicats. Elle conduit simplement ˆ la conclusion qu'ils sont souvent impuissants en ce qui concerne les spŽcificitŽs des besoins des ch™meurs. Cependant, des prises de positions intempestives ou maladroites laissent des traces.

Quant aux vŽritables syndicats de ch™meurs, annexes nŽanmoins des syndicats ouvriers, on ne les entend pas dŽfendre un discours originalÉ

 

Dans ces yeux, le ch™meur "qui n'existe pas de manire autonome" ne peut finalement trouver aucune valorisation. Et il se retrouve toujours dans sa solitude.

 

 

 

 

Les regards humanitaires.

           Les regards des religions sont par bien des c™tŽs proches de ceux de la famille. Le rŽconfort que le ch™meur peut trouver auprs des diverses confessions dŽpasse ce qui peut tre Žcrit.

Comme dans une famille, on le pousse ˆ recherche d'un emploi. Les groupes religieux n'acceptent pas d'offrir au ch™meur une retraite spirituelle, au-delˆ d'une courte pŽriode. Cela pour Žviter un refuge illusoire, une fuite du monde par dŽsarroi. Sur ce point, les religions se distinguent des sectes qui sont au contraire enchantŽes d'attirer des individus dans la dŽtresse, qu'elles pourront ensuite modeler ˆ leur convenance.

Pour les non-pratiquants, le message religieux, en ce qui concerne le ch™mage, n'est cependant pas trs audible. Le pardon est une valeur qui est difficile ˆ exercer, tant la masse des offenses est gigantesque. Et le pardon ˆ la sociŽtŽ entire, un exercice peut-tre bien thŽorique.

Les regards des clubs de rŽflexion, en ces temps agitŽs, se font Žgalement rares. Parfois quelques mots viennent malgrŽ tout donner une bouffŽe d'oxygne, en ouvrant toute grande une fentre sur l'Avenir.

"Quand j'ai entendu qu'ils Žtudiaient la possibilitŽ de financer un salaire pour tous, salariŽ ou ch™meur, en prŽlevant un pour mille des sommes transitant journellement par la Bourse, je me suis dit qu'on allait enfin sortir de la misre et du ch™mage. On allait enfin prendre le problme par le bon bout, au lieu de toutes ces mesurettes".

Comme ces discours cependant, ne sont pas relayŽs et amplifiŽs par les mŽdia qui ont d'autres chats ˆ fouetter, ils sont rapidement submergŽs par le charabia ambiant. Le ch™meur se sent abandonnŽ ˆ nouveau.

Le ch™meur reste avec son contentieux de dŽvalorisation.

Et il y a lˆ toujours un facteur de solitude.

Les regards Žconomiques.

Les banques froncent le sourcil en face de ces acteurs ˆ la solvabilitŽ trs alŽatoire. Le ch™meur ne se sent pas trs "reluisant" lorsqu'il doit avoir ˆ faire avec "ces gardiens parcimonieux du risque minimum", comme les nommait avec humour un demandeur d'emploi.

Les Žconomistes quant ˆ eux, ne peuvent plus dire comme autrefois que le ch™mage est une "variable d'ajustement de l'Žconomie", selon l'expression consacrŽe des manuels d'Žconomie. Son taux de plus de dix pour cent de la population active et sa pŽrennisation depuis vingt-cinq ans, en fait plus qu'une variable !

On ne nous Žcoute pas, se plaignait il y a quelque mois un expert qui avait rŽussi ˆ trouver quelques petites minutes sur France Culture pour s'exprimer. Des dirigeants mettent en place des mesures contre le ch™mage. Et puis les Žlections chamboulent tout. Avant d'avoir constatŽ les rŽsultats des politiques prŽcŽdentes, d'autres partis appliquent des solutions diffŽrentes. Et le rŽsultat global est nul. Il faut de la constance en Žconomie pour avoir un effet durable. Il y a bien des mesures qui pourraient dŽboucher, mais pour cela il faudrait d'abord que l'on nous Žcoute et que tout ne soit pas que politique et opportunitŽ Žlectorale.

Ces propos sont-ils vraiment rassurants ? Ne font-ils pas na”tre trop d'incertitude ? De plus le ch™meur se sent encore ballottŽ entre des enjeux Žlectoraux. Il n'y a lˆ rien de bien valorisant.

La aussi, il y a lˆ un facteur de solitude.

Les regards absents.

Bien d'autres acteurs renverront, par l'absence de reconnaissance de la cause du ch™meur, un bien p‰le regard. Citons-en quelques-uns.

Le ch™meur peut trouver en particulier le monde universitaire Žtrangement peu loquace sur son sort. Pourquoi ?É

Il en est de mme avec le monde associatif.

"J'ai ŽtŽ frappŽ par une Žmission tŽlŽvisŽe montrant un Žventail de personnalitŽs qui dŽfendaient des causes humanitaires. Ë part l'AbbŽ Pierre, aucune des associations prŽsentŽes ne s'occupait de la France. Nous ch™meurs, il n'en Žtait pas question. Bien sžr, les misres montrŽes Žtaient bien plus spectaculaires. Mais avoir faim, mourir de froid dans son appartement ou sous un pont, en France, de nos jours, mme si ce n'est pas spectaculaire, c'est toujours la mme misre. Je me sentais compltement niŽ par ce reportage ; il n'y en avait que pour les autres. Et puis on nous montrait complaisamment des mŽcnes franais qui Žtalaient les problmes moraux, que leur posait leur argent. C'Žtait indŽcence."

 

Ce "spectacle" sur la misre du Tiers monde n'a-t-il pas comme consŽquence de tendre ˆ culpabiliser les ch™meurs ? Sans y parvenir !

On peut s'interroger sur l'idŽologie qui prŽside ˆ ce vŽritable acte de clivage. Est-il volontaire ? Qui tire les ficelles ? L'argent, diront les uns. L'aviditŽ des spectateurs pour les sensations fortes, diront les autres. Cette co-responsabilitŽ donne-t-elle la solution ? Permet-elle de comprendre le poids des bonnes raisons-alibi qui font perdurer l'exploitation spectaculaire de certaines Žmotions malsaines ? Un long apprentissage est sans doute encore nŽcessaire pour que puisse na”tre une vŽritable DŽmocratie. C'est-ˆ-dire celle dont les citoyens sont "vertueux", au sens Žtymologique de courageux, vaillants, nobles, et pas simplement de celui qui a des qualitŽs morales. Il faut sans doute commencer par l'apprentissage de ce dŽbut de conscience morale pour aller plus loin, et pouvoir tendre vers l'ƒthique.

Les regards des retraitŽs ne sont pas hostiles au ch™meur. Mais il entend que le ch™mage, du fait du systme de financement, met en partie en cause leurs retraites. Tout cela n'est pas bien valorisant.

 

Quant aux regards des ch™meurs sur leurs compagnons de route, ils n'aiment pas se croiser. Le miroir est trop aveuglant !

"Ch™meurs mon frre : ferme les yeux, que je ne me vois pas" !

Il n'est que d'assister ˆ une rŽunion dans une agence pour l'emploi, pour se rendre compte ˆ quel point les regards sont bas et fuyants !

 

Si le ch™meur retrouve un emploi, les mauvais moments seront enfouis pour solde de tout compte dans l'oublieuse mŽmoire, sans tre analysŽs plus avant. PŽriodiquement cependant, le souvenir de l'Žpreuve non digŽrŽe reviendra ˆ la surface. Comme un mauvais rve.

Ceux qui s'en sortent ont vite tendance ˆ oublier les autres qui restent sur le tas. Parfois jusqu'ˆ l'ingratitude, mme entre amis. Les mains ne se tendent plus. La peur de retourner d'o ils viennent est la plus forte. L'humiliation est refoulŽe jusqu'ˆ l'extrme.

Et puis le rythme de vie Žtourdit ˆ nouveau les ex-ch™meurs. On serait tentŽ de dire les "ex-bagnards" ! Ë moins qu'ils ne soient passŽs d'une prison ˆ un autre ?É

Cette capacitŽ d'oubli est largement sous-estimŽe. Le durcissement des attitudes qui en rŽsulte, Žloigne le non-ch™meur encore plus de la comprŽhension du drame.

 

Les consŽquences de tout cela sont, encore et toujours, un sentiment de dŽvalorisation et un facteur de solitude.

 

 

 

Le regard de la sociŽtŽ et l'insupportable solitude.

 

Nous pourrions Žgrener ˆ l'infini ces regards. Nous demander aussi si les mŽdia en ont un, en propre, ou ne sont que l'Žcran impartial d'un peuple. Nous consacrerons un chapitre ultŽrieur ˆ ce sujet troublant. La question qui se pose maintenant est de savoir quelle est la rŽsultante globale des tous ces regards corpusculaires que la SociŽtŽ franaise porte sur le ch™meur.

Comme dans les anciennes publicitŽs, le ch™meur fait un peu penser ˆ ce lilliputien qu'un gŽant regarde de haut, avec un dr™le d'air.

Aux yeux de la sociŽtŽ, le ch™meur n'a-t-il pas d'abord perdu sa valeur Žconomique ? Il s'est dŽvalorisŽ.

Il n'est pas anodin d'observer le sens des mots. La dŽvalorisation, la dŽprŽciation rŽsultant de l'affront subi par le ch™meur, sont des termes utilisŽs assez rŽcemment dans le domaine des motivations et du management des individus. Ils viennent, comme par hasard, du langage financier et Žconomique : une monnaie se dŽvalue, une marchandise se dŽprŽcie, se dŽvalorise. Par assimilation subtile des sens du langage, le ch™meur n'est-il pas aussi une valeur Žconomique qui s'est dŽvalorisŽe !

Cette simple observation sur la nature trs subjective des mots, c'est-ˆ-dire plut™t inconsciente, peut nous rŽvŽler un mobile de cette cascade de comportements nŽgatifs des non-ch™meurs, que nous avons ŽvoquŽ ci-dessus. Ces comportements traduisent cette dŽvalorisation dans la pensŽe des non-ch™meurs ; en mme temps qu'ils tendent ˆ dŽvaloriser le ch™meur ˆ ses propres yeux. Cela en partie sans doute ˆ cause de l'illusion collective de la toute puissance de l'Žconomie que nous avons dŽjˆ ŽvoquŽe.

Il existe une autre raison, plus importante, ˆ ces regards blessants. Nous l'analyserons un peu plus loin, ˆ propos du sentiment de culpabilitŽ de la sociŽtŽ.

De plus, le ch™meur comme nous l'avons vu prŽcŽdemment, a vŽcu la plupart du temps sa "mise au rancart" comme un Žchec personnel, mme si le licenciement est collectif. Ce sens de l'Žchec renforce son sentiment de dŽvalorisation.

 

De cette dŽvalorisation "Žconomique", non avouŽe la plupart du temps, la sociŽtŽ ne glisse-t-elle pas ˆ une non-considŽration sociale ? N'exclut-elle pas mentalement le ch™meur, de la normalitŽ dans laquelle elle considre qu'elle vit ; le considŽrant lui comme anormal ? De l'exclusion mentale na”t l'exclusion physique.

Et la sociŽtŽ se fracture en deux blocs.

Mais comme cette sŽparation est invivable, une nŽcessitŽ de rŽunification s'impose de plus en plus douloureusement dans la conscience.

 

La solitude, nous l'avons dŽjˆ dit, mais il n'est pas inutile de le souligner, est consŽcutive ˆ cette dŽvalorisation induite par le ch™mage. En dŽfense.

Cette solitude fait Žcho ˆ bien d'autres solitudes. Le salariŽ en particulier se sent parfois aussi seul, une fois l'agitation du monde de l'entreprise assoupie. La peur de la solitude existentielle est lˆ, tapie dans l'ombre ! Tant qu'elle n'est pas reconnue et dŽpassŽe, il n'y a gure de solution. Et l'individu se fuit lui-mme.

La fuite dans la surconsommation est mme pire que l'isolement du ch™mage qui peut parfois procurer un certain repos rŽparateur, comme le sommeil.

La fuite dans l'agitation d'un travail quantitatif assomme, mais n'apaise pas non plus cette peur de la solitude.

 

Seul l'ouvrage fait avec art, amour, mŽthode, conscience a une vertu thŽrapeutique que chacun s'accorde ˆ reconna”tre. Alors pourquoi la qualitŽ du travail est-elle si peu mise en avant ?

Le PrŽsident Mika‘l Gorbatchev, en Žcrivant ˆ propos de la Perestro•ka (la restructuration), se disait frappŽ par cette perte des valeurs qualitatives du travail dans son pays. Ce n'est donc pas une question qui concerne uniquement le monde capitaliste. La plante entire semble ˆ la qute de valeurs qualitatives, un peu comme en rŽponse ˆ des quantitŽs de biens qui ne la satisfont plus. Cette qute ne dissimule peut-tre qu'une autre recherche qui touche les fondements mme de l'individu. Une recherche plus mŽtaphysique. Nous nous y arrterons un instant, ˆ la fin de notre parcours dans la troisime partie, pour ceux que cela passionne.

La qualitŽ en question ne s'entend donc pas comme sophistication, comme gadget, mais comme "‰me" ajoutŽe ˆ la matire brute, c'est-ˆ-dire un dŽvouement au travail qui pourrait renouer avec les chefs d'Ïuvres du Moyen Age, en rŽponse ˆ l'attachement aux seuls profits. La "valeur ajoutŽe" ˆ force de n'tre qu'une valeur comptable, ne fait-elle pas perdre de vue l'essentiel ?

Ces points de vue sont encore trop incertains de nos jours pour rallier la majoritŽ ; ils sont peut-tre nŽanmoins les prŽmices d'un renouveau des sociŽtŽs ?

 

Terminons ce paragraphe sur une note qui n'est pas sans humour, de la bouche d'un certain ch™meur :

"J'attends ma retraite dans deux mois. Lˆ au moins, j'aurais un statut social. Je serai RetraitŽ. Je n'aurais plus besoin de me cacher de mes voisins pendant la journŽe !"

 

 

 

Un gigantesque besoin de considŽration.

 

 

Tous ces regards que nous venons de rencontrer : des agents de l'emploi, des embaucheurs, de l'entourage, des services publics, des acteurs politiques, Žconomiques ou de ceux qui sont absentsÉ jusqu'aux regards des ch™meurs sur leurs congŽnres, se condensent en UN unique regard collectif dŽvalorisant, dŽprŽciant le ch™meur. C'est son point de vue et son vŽcu.

La reconnaissance du besoin de revalorisation du ch™meur, c'est-ˆ-dire la plus grande considŽration qui doit tre apportŽe ˆ la comprŽhension du ch™mage, n'appara”t-elle pas alors progressivement comme la seule voie possible pour sortir d'un des p™les de ce clivage ?É

            Comment cette reconsidŽration du ch™mage peut-elle tre conduite par la sociŽtŽ dans son ensemble ? L'attitude gŽnŽrale s'articule vraisemblablement selon les quatre grandes lignes suivantes :

 

 

 

 

RŽparer.

La dŽvalorisation ressentie par le ch™meur est le rŽsultat d'un acte de la part de la sociŽtŽ, et non une simple perception subjective, puisque ˆ l'origine le licenciement est un ŽvŽnement formel.

L'Žloignement des personnes constituant l'environnement habituel, ou des familiers, et leurs attitudes de rejet, sont des rŽactions plus subtiles, mais demeurent Žgalement des signes tangibles, observables par un tŽmoin extŽrieur. Ce sont autant d'actes qui demandent rŽparation.

Il va en tre tout autrement lorsque nous prendrons le point de vue opposŽ, des salariŽs. En attendant, les ch™meurs ne font pas acte belliqueux ˆ leur Žgard. Ils regardent bien sžr le travail autrement. Mais ils ne nient pas la valeur profonde du travail et ne remettent pas en cause les salariŽs.

N'y a-t-il donc pas d'abord un devoir pour la sociŽtŽ de soigner, de rŽparer, la blessure du licenciement et du ch™mage ? L'aspect financier a longuement ŽtŽ ŽtudiŽ pour comprendre comment "l'ardoise a des chances d'tre effacŽe".

 

RŽgŽnŽrer.

Ce n'est certes pas en prŽcipitant uniformŽment tous les ch™meurs ˆ nouveau dans le tourbillon de l'entreprise qu'ils guŽriront ˆ tout coup. Il y a un besoin de convalescence, comme lors d'une maladie, qui doit tre envisagŽ sŽrieusement. L'individu a besoin de temps, essentiellement aprs un licenciement, mais aussi lors d'un ch™mage de longue durŽe, pour reprendre confiance en lui. Nous avons dit tout ce que l'Žpreuve de recherche d'emplois ne dŽbouchant que sur des Žchecs peut avoir de dŽstructurant, sans aides extŽrieures. C'est cette comprŽhension qui fait largement dŽfaut actuellement. Si le besoin est reconnu et admis, les moyens sont ensuite faciles ˆ imaginer. La tolŽrance en est la clŽ.

RŽhabiliter.

On parle bien de gŽnŽrations sacrifiŽes ˆ la cause Žconomique, comme on en a parlŽ lors des guerres. Mais on nie paralllement tout r™le au ch™meur sur la scne des conflits Žconomiques. Il y a lˆ un paradoxe. Une rŽhabilitation de ces acteurs maudits ne doit-elle pas passer par une explication approfondie de ce r™le ? Plus encore que par quelque acte symbolique ponctuel et de principe ; qu'il soit politique, syndical ou autre.

C'est par consŽquent le sens profond de l'Žconomie qui est en question ! Et il n'est pas clair. Nous n'en voyons que les excs le plus souvent. Ou du moins ne nous en montre-t-on que les aspects les plus critiquables et les plus caricaturaux. Cette "dŽmonstration apparente" des effets de la mondialisation Žconomique exorcise-t-elle cependant les dŽmons, comme beaucoup le croient ? Ou bien ne focalisent-elle pas l'attention exclusivement sur le drame, l'amplifiant de ce fait dans les consciences ? L'effet "Coke" ou "Macdo" devient une vŽritable drogue qui nous abrutit !É

RŽhabiliter le ch™mage, c'est aussi faire un tri des ŽlŽments Žconomiques favorables ˆ la sociŽtŽ. Certains patrons d'entreprise savent faire ce choix, avec bonheur, et disent mme attirer des "capitaux Žthiques" (!). Pourquoi ne nous en parle-t-on pas plus ? Ce serait ainsi un premier pas, un moyen de se dŽcentrer des problmes, au profit des solutions.

 

ƒpanouir.

RŽparer, rŽgŽnŽrer, rŽhabiliter, ne suffit pas. Si on laisse le ch™meur, en cette pŽriode de gigantesque sous-emploi chronique, dans une situation repositivŽe mais statique. Dynamiser sa situation est un pari difficile, mais possible. Cette dynamisation ne passe pas, rŽpŽtons-le encore une fois, par une surstimulation comme elle est pratiquŽe actuellement. Cette dynamisation "administrative" de sa condition ne doit-elle pas suivre les mmes rgles que celle du management en entreprise ? Nous y reviendrons. L'Žpanouissement de l'individu est possible en toute circonstance, mme dans l'adversitŽ, si les regards se tournent dans le bon sens. Cela veut dire d'abord si les regards se croisent dans la tolŽrance, sans peur ni apprŽhension. Et s'ils ne mentent pas !É La crŽativitŽ peut alors permettre de faire le reste du chemin vers une resocialisation, Žconomique ou non-Žconomique.

           

            Ces directions idŽales ne sont pas des solutions en elles-mmes, mais l'assurance que toutes les solutions peuvent aboutir si elles sont conduites dans cet esprit. Chacun doit pouvoir en convenir, aprs analyse pondŽrŽe et rŽflexion approfondie. Une tendance se dessine dans ce sens, mais les orateurs manquent encore de souffle et d'audience !

 

Des non-conformistes en opposition.

 

Le ch™meur a aussi sa part du travail ˆ faire dans cette rŽhabilitation. Le non-conformisme de sa situation, par rapport ˆ l'emploi s'entend, en fait irrŽmŽdiablement un opposant. Opposant ˆ l'Žconomie anarchique. Opposant aux traditions du profit tout puissant. Profit indispensable cependant pour crŽer de la richesse et du bien-tre. Opposant ˆ l'Žgo•sme qui rŽsulte du succs personnel. Succs nŽcessaire par ailleurs ˆ l'tre, pour se dŽpasser. Opposant au confort douillet d'une sociŽtŽ de plein emploi, qui risquerait de s'endormir sur le lit des biens matŽriels. Bref, il est un empcheur de danser en rond, un trouble-fte !

Ce r™le qui lui est dŽvolu, il ne l'a pas voulu. Il doit nŽanmoins l'assumer honorablement. S'il peut considŽrer qu'un minimum de reconnaissance lui est dž, il doit cependant lutter contre les effets secondaires de cet opprobre public qui l'a isolŽ de fait, mais aussi a tendu ˆ le faire se renfermer sur lui-mme outre mesure, paralllement ˆ l'augmentation de la durŽe de son ch™mage.

Il doit comprendre comment faire repousser ses racines sociales qui lui ont ŽtŽ arrachŽes, dans son propre "jardin", en cultivant son auto-estime.

Il doit enfin se rendre compte que son exemple est un "miroir aveuglant" pour ceux qui sont contraints ˆ des horaires et des t‰ches pas toujours Žpanouissantes. Et tre ˆ son tour tolŽrant et mesurŽ dans sa critique Žventuelle du systme.

Cette analyse n'est pas moralisatrice, mais exprime simplement l'intŽrt de trouver le chemin du milieu.

En dŽfinitive, la voie est claire, simple, sans ambigu•tŽ : pour se sentir libre le ch™meur doit prŽalablement se dŽgager de la peur de la dŽvalorisation. Le sens de la libertŽ de sa condition ne peut lui tre donnŽ que par lui-mme. Alors la moitiŽ du chemin sera parcourue pour faire un clin d'Ïil sympathique aux non-ch™meurs.

Pour que l'autre partie du chemin soit praticable, il nous faut encore observer le point de vue du non-ch™meur.

 

 

*

* *

 

 

 

 

 

 

UN PEUPLE D'HUMEUR TƒNƒBREUSE.

 

 

J

 

usqu'ici la dŽmonstration Žtait relativement simple. Le traumatisme qu'un ch™meur peut ressentir aprs un licenciement ou lors d'entretiens de recrutements infructueux est assez facile ˆ comprendre pour un non-ch™meur.

Quant au ch™meur, il peroit bien tous ces rejets ˆ son Žgard de la part de la sociŽtŽ des non-ch™meurs. Il peut aussi assez facilement comprendre que son exemple est une remise en cause dŽsagrŽable pour ceux qui triment sans plaisir et qui demeurent rivŽs ˆ des postes dŽvalorisŽs ou mal payŽs. Il peut souponner la jalousie qui parfois s'immisce dans les rŽactions lorsque des non-ch™meurs s'imaginent, de manire infondŽe, qu'il touche des indemnitŽs ˆ ne "rien faire".

Mais ni les uns ni les autres ne sont bien conscient de l'immense sentiment de culpabilitŽ qui sous-tend la quasi-totalitŽ des avis, des jugements et des attitudes nŽgatives ˆ l'Žgard du ch™mage !

 

D'autant plus que pratiquement personne n'en parle ouvertement. Des situations extrmes, caricaturales, peuvent peut-tre nous donner des ŽlŽments rŽvŽlateurs de ce sentiment, bien moins Žvident ˆ identifier que l'opinion le croit. Nous allons essayer de le discerner plus prŽcisŽment, tout en nous gardant de conclure trop rapidement et en laissant les idŽes traditionnelles au vestiaire !

 

 

Des regards qui en disent long.

 

Une amicale soirŽe.

            Le ch™meur est parfois embringuŽ dans une soirŽe entre amis au cours de laquelle toutes les pulsions se dŽfoulent. TŽmoin ces quelques bribes d'une petite discussion entre la poire et le fromage, de quelques amis "bien intentionnŽs" :

 

- É"Il Žtait plus que temps que ces congŽs de fin d'annŽe arrivent. J'ai du travail par-dessus la tte. Je n'en peux plus. J'ai ramassŽ pas mal d'argent, mais j'en ai vraiment marre !

- " Tu pourrais tre plus discret ! Et surtout pas te plaindre d'avoir trop de travail. Chaque fois qu'on parle avec toi, tu n'arrtes pas de te plaindre que tu as trop de travail ! Il y a tant de gens qui n'en ont pas, et qui voudraient bien travailler. Tu trouves que tes propos sont trs sympas, alors que ton copain est au ch™mage ? fait remarquer vertement une de ses amies prŽsente. C'est le feu aux poudres ! Sortant de ses gonds, il Žclate :

- "Moi, ce qui me met en rage, ce que je ne supporte pas, c'est que je bosse comme un dingue pour payer les indemnitŽs de ceux qui ne fichent rien ! Je me crve au boulot. Je ne fais que payer des imp™ts, des imp™ts. J'en profite mme pas. Et eux, ils se plaignent, les pauvres cocos, qu'ils ne trouvent pas de travail. C'est bien leur faute !"

- " Tu ne pourrais pas embaucher des assistants pour souffler un peu ? Tu ferais moins de bŽnŽfices, mais tu crŽerais des emplois. Tu aurais plus de temps ˆ toi. Tu serais plus libre pour prendre des vacances". Lui fait-elle remarquer pour temporiser.

- "C'est pas possible ! Tu ne te rends pas compte ! Mes clients veulent avoir affaire ˆ moi. Si j'avais des collaborateurs, ils couleraient ma bo”te". RŽtorque-t-il, de mauvaise foi.

 

Alors un concert d'anges fuse de toute part. Les "bons amis" dirigeant leurs piques acides vers le pauvre copain-ch™meur qui n'avait pas encore pris la parole et reste coi.

- "C'est un peu vrai, tous ces ch™meurs, ils ne font rien pour s'en sortir !"É

- É" Et puis d'abord, si on veut vraiment trouver du travail, a n'est pas si difficile que a. Il suffit de le vouloir. Moi, j'ai bien trouvŽ mon poste en quinze jours !"É

- É "Oui, il y a toujours du travail. Mme si c'est un petit boulot. Il faut le voir comme un moyen temporaire de gagner de l'argent."É

- É"Mais les ch™meurs ne veulent plus travailler, c'est bien connu. Ils prŽfrent se la couler douce. Avec leurs indemnitŽs, pourquoi travailleraient-ils !"É

 

Une ‰me compatissante, pleine de "bonnes intentions", semble quand mme vouloir prendre sa dŽfense :

- "Tu sais, si on te dit cela, c'est pour ton bien. C'est vrai, quoi ! on voit bien que tu te laisse aller. Si tu ne fais rien, personne ne fera rien pour toi. Il faut que tu te secoues ! Je n'arrive pas ˆ comprendre que tu te retires du monde. Si tu ne rŽagis pas tu vas finir comme un clochard !"É

 

Le dit ch™meur arrive enfin ˆ placer un mot :

- "Mais, j'ai b‰ti plusieurs projets. Je contacte pas mal de gens de la profession. Seulement il n'y a pas eu une seule opportunitŽ valable depuis deux ans. C'est bien malheureux, mais c'est comme a. Mais j'ai confiance. Je finirai par trouver un dŽbouchŽ intŽressant."

Et le concert de repartir :

- Tout ce que tu nous racontes, c'est un alibi pour ne rien faire !É

- C'est parce que tu t'y prends mal ! Si tu veux, je peux te montrer comme mettre au point une stratŽgie de recherche."É

EtcÉ

 

       Puis le sujet glisse sur un terrain plus politique.

É "Tout le monde se gargarise avec la solidaritŽ, fulmine le premier individu. Mais la solidaritŽ, elle n'a pas ˆ tre imposŽ de force. C'est un don spontanŽ. Alors quand j'entends les politicards me parler de solidaritŽ, je trouve qu'en plus ils nous prennent pour des imbŽciles. Ce que je gagne, je l'ai gagnŽ ˆ la sueur de mon front. Si je veux avoir mes bonnes Ïuvres, a ne regarde que moi. Personne n'a ˆ s'arroger le droit de me dicter ma conduite et d'essayer de me forcer la main"É

Cet ami ch™meur dut supporter ce tir de boulets rouge pendant au moins une demi-heure. Il est difficile de retranscrire toute l'agressivitŽ, ni le dixime des paroles qui fusrent ce soir-lˆ. Un vŽritable drame se dŽroulait comme un huis clos au cinŽma. Mais il Žtait rŽel.

Des questions viennent aux lvres : pourquoi toute cette agressivitŽ ? Pourquoi ce dŽferlement de lieux communs ? Pourquoi ces amis en viennent-ils ˆ perdre tout sens de la mesure et ˆ ne mme plus se rendre compte qu'ils enfoncent un des leurs, dŽjˆ dans le malheur ? Pourquoi un tel acharnement, sans mme s'apercevoir de la cruautŽ des paroles. Il n'est plus question d'une conversation enflammŽe ˆ propos du ch™mage, mais d'une "mise ˆ mort" quasi-symbolique d'un ami prŽsent, comme dans une arne. Un peu comme s'il n'Žtait pas lˆÉ

           

            Il est certain que l'aspect spectaculaire des rŽactions est ˆ mettre sur le compte d'une levŽe des inhibitions au cours d'une soirŽe informelle et d'un bon repas. Mais le taux d'agressivitŽ n'en demeure pas moins une clŽ rŽvŽlatrice. Revenons sur les faits. Le ch™mage en question, n'Žtait pas un sujet de dŽbat idŽologique entre des partis politiques ; il s'agissait d'amis. Est-il logique qu'ils n'aient pas fait preuve d'un minimum de commisŽration, de sympathie, de comprŽhension pour un ami qui avait perdu : emploi, salaire, reconnaissance professionnelle, statut social, confort de vie ? Alors qu'eux ont tout cela ! Il n'Žtait pas non plus question d'un dŽbat polŽmique artificiel, comme un jeu intellectuel. Un vrai ch™meur Žtait au centre de l'enjeu !

Pouvons-nous essayer de deviner la nature obscure de cet enjeu ?

N'est-il pas le rŽsultat d'un conflit intŽrieur, entre des pensŽes humanitaires qui poussent ˆ une action charitable envers le ch™meur dans l'adversitŽ, et des pulsions Žgocentriques qui cherchent ˆ dŽfendre des biens personnels contre tout pillage par un ennemi invisible venu de l'extŽrieur ? Le ch™meur incarnant simultanŽment, dans l'imaginaire, les deux r™les antagonistes.

Ne voyons nous pas lˆ ˆ l'Ïuvre, un mŽcanisme connu du sentiment de culpabilitŽ ?

Les spŽcialistes connaissent bien les modalitŽs d'expression de ce sentiment de culpabilitŽ. Il pousse soit ˆ battre sa coulpe, conduisant mme parfois ˆ une mŽlancolie inhibitrice pathologique ; soit ˆ l'inverse, ˆ se conduire de manire agressive. N'est-ce pas cette deuxime modalitŽ qui s'est dŽroulŽe sous nos yeux stupŽfaits, dans ce bref Žpisode ?

 

            Par-dessus les propos violents du premier personnage sorti de ses gonds, semble-t-il ˆ cause de ses frustrations personnelles, les fausses conceptions ambiantes au sujet des ch™meurs, sont accourues pour l'hallali. Gr‰ce ˆ la complicitŽ inconsciente des autres invitŽs. Et les acteurs de la tragŽdie n'ont pu opposer ni leurs bons sentiments charitables, ni des propos plus ŽclairŽs et pertinents, ˆ la meute devenue incontr™lable des idŽes fausses. IdŽes fausses que notre sociŽtŽ tra”ne comme des boulets. Les acteurs ont ŽtŽ emportŽs par ignorance des mŽcanismes humains, peut-tre plus que par intolŽrance.

Faute d'avoir des idŽes claires sur les causes rŽelles du ch™mage et sa finalitŽ historique, ne s'attribuent-ils pas inconsciemment la responsabilitŽ du ch™mage ˆ eux-mmes ? Ne crŽent-ils pas ainsi un clivage personnel dans leurs ttes en s'auto-culpabilisant ?

Il est certain que cette analyse n'est pas Žvidente ˆ mener par le seul raisonnement intellectuel. Elle nŽcessite surtout, pour tre probante, d'tre observŽe expŽrimentalement lors du dŽroulement de telles situations.

Revenons sur les propos prononcŽs dans cette anecdote. Nous retrouvons deux causes essentielles de frustration chez le non-ch™meur :

- La fracture culturelle entre le travail et l'oisivetŽ. L'un "bosse comme un dingue", tout seul en tant que travailleur libŽral, tandis que les autres " ne foutent rien". Les motifs de satisfaction ˆ travailler ne sont-ils pas quelque peu ŽbranlŽs par ce dŽveloppement des oisifs ? Y aurait-il une jalousie non avouŽe ?

- L'amplificateur fiscal de l'injustice sociale, joue cette fois dans le sens inverse, en pŽnalisant la juste rŽmunŽration du labeur individuel. Le travailleur indŽpendant reproche aux ch™meurs de l'obliger ˆ assumer ˆ lui seul la charge fiscale qu'ils gŽnrent. Il "ne fait que payer des imp™ts" et n'en "profite mme pas". Tandis que les autres bŽnŽficient indžment de son travail lŽgitime. Le sentiment d'tre la "vache ˆ traire" qui fait tourner l'Žconomie mais n'en tire aucun bŽnŽfice personnel, est un sentiment pour le moins explosif.

- De plus ne s'y greffe-t-il pas une rŽaction de rejet violent ˆ toute manipulation politique qui tend ˆ "donner mauvaise conscience", c'est-ˆ-dire ˆ conditionner par les sentiments pour augmenter le poids de l'auto-culpabilisation initiale ?

La pensŽe qui utilise cette mŽthode de conditionnement des foules (par utilisation de slogans dŽclinant des notions de fausses "solidaritŽs" ; en opposition ˆ la vraie solidaritŽ "venant du cÏur" et "non imposŽe par la force") est de nature ˆ obscurcir la conscience collective au lieu de l'Žlever. Si l'opinion apprend progressivement ˆ rŽsister ˆ de telle mŽthode, en se frottant ˆ leurs effets urticants et douloureux, le poids supplŽmentaire de cette culpabilisation reste encore nŽanmoins immense.

Cet ami qui rŽagissait contre son propre ami ch™meur avait malheureusement besoin d'un bouc Žmissaire pour libŽrer son agressivitŽ, sous peine de retourner l'Žnergie explosive contre lui et de s'autodŽtruire.

L'agressivitŽ n'est pas toujours rŽvŽlatrice d'une culpabilisation, mais elle peut la faire appara”tre aux yeux de l'observateur attentif.

 

Mieux nous comprenons ces mŽcanismes ŽlŽmentaires des motivations et des conditionnements de masse, plus nous pouvons y rŽsister et leur faire perdre leur pouvoir. Nous permettons par contrecoup aux acteurs qui se fourvoient dans de telles voies de s'en libŽrer ˆ leur tour. Faute de combattants, le combat cessera !

 

La tŽlŽvision ces dernires annŽes nous a montrŽ des flashs de tels comportements, en cherchant ˆ les dŽcrypter, bien souvent trop rapidement. N'est-ce pas cet empressement qui lui ™te toute valeur pŽdagogique et ravale la dŽmonstration ˆ un simple spectacle de la douleur humaine ? Il conviendrait de mŽditer longuement l'analyse de tels exemples, car elle requiert une fine identification des mobiles contradictoires qui s'imbriquent les uns dans les autres.

La t‰che est d'autant plus ardue que le non-ch™meur n'a pas conscience de ce sentiment de culpabilitŽ. Il l'Žvacue simplement. C'est donc, encore une fois, aux manifestations de cette Žvacuation qu'il faut porter notre attention pour comprendre. Si le non-ch™meur est de bonne foi, et animŽ d'une volontŽ de se comprendre lui-mme, il parviendra lui-mme par en prendre conscience

Ce sentiment, nous l'avons notŽ plus haut, peut aussi se manifester autrement.

Dans une deuxime variante, la bonne Žducation peut dissimuler l'agressivitŽ, aux propres yeux de celui qui s'exprime comme ˆ ceux de son auditoire, et rendre les discours sur le ch™mage trs aseptiques et convaincants au premier abord. Nous avons tous dans nos entourages bien des exemples de ce qu'il est de bon ton de dire. Certaines de ces phrases ont ŽtŽ relevŽes dans les chapitres prŽcŽdemment et qualifiŽes "d'idŽes fausses". Peut-tre le lecteur n'a-t-il pas ŽtŽ tout ˆ fait convaincu d'ailleurs de cette faussetŽ ? Il pourra y revenir et les rŽexaminer tranquillement ˆ la lumire de cette clŽ de dŽcodage. Bien que cette clŽ ne soit ni automatique ni systŽmatique et nŽcessite un travail personnel ardu.

 

Que peuvent nous dire par exemple du ch™mage ces analystes convenus ?

       "Les ch™meurs veulent garder leur statut et leur salaire. Ils ne veulent pas rŽtrograder. Alors ils profitent des indemnitŽs du ch™mage pendant un an et n'acceptent pas les postes qu'on leur propose, quand ils sont infŽrieurs ˆ ce qu'ils avaient, ou sont moins bien payŽs. Et puis, au bout d'un an, il est trop tard : ils ne retrouvent plus de travail. Moi, j'ai changŽ plusieurs fois de travail. J'ai acceptŽ des postes subalternes. J'ai tout recommencŽ, en travaillant beaucoup."

Notons que l'argumentation est plus posŽe et construite. Notons aussi que la personne n'a pas ŽtŽ vraiment au ch™mage, mais a changŽ de travail. Il en existe des centaines de ce type.

Nous adhŽrons tous ˆ de tels arguments logiques, sans y prendre garde !

Mais personne ne semble s'interroger sur le POURQUOI ?É Pourquoi vŽritablement le ch™meur se comporte de cette manire ? Pourquoi surtout nous empressons-nous d'adhŽrer ˆ ces idŽes sans les contester, et encore moins les analyser ?

 

Si nous finissons par ne pas nous y laisser prendre, nous pouvons toujours essayer d'argumenter contre ces propos. Mais c'est le plus souvent en vain. Nous pouvons essayer de revenir ˆ ce paradoxe essentiel : que pour le moment il y a un dŽficit de trois ˆ cinq millions d'offres d'emploi, du moins en termes de perception, et que la volontŽ individuelle est dŽmunie face ˆ certaines rŽalitŽs, de dimension plus grande.

Ou que les circonstances sont aussi fonction des branches professionnelles, de l'age, de l'Žpoque ˆ laquelle il se rŽfre, des charges familiales, etc. et que ce que cette personne a rŽussi, une autre ne le pourra pas nŽcessairement dans des circonstances diffŽrentes.

Ou que le besoin de ne pas travailler est une rŽalitŽ psychologique et physiologique qu'il n'est pas scientifique de nier purement et simplement.

 

Toute argumentation logique et frontale a toutes les chances d'Žchouer. Car ces non-ch™meurs ne sont pas libres de leur propre affectivitŽ.

Peut-tre la rŽorientation de la discussion d'une autre manire moins habituelle, en abordant en particulier le ch™mage sous son aspect rŽvolutionnaire et bŽnŽfique ˆ terme pour la sociŽtŽ, fournira-t-il une meilleure chance de trouver un terrain d'entente ? Mais ne nous leurrons pas, dŽs qu'il s'agira de revenir ˆ l'analyse traditionnelle des conditions de base du ch™meur, les prises de position antŽrieures reviendront cristalliser le dŽbat.

Le non-ch™meur a besoin de faire une grande partie du travail d'Žmancipation vis-ˆ-vis de sa culpabilitŽ, par lui-mme. Ë moinsÉ que le ch™mage ne finisse par tre reconnu pour ce qu'il est vraiment.

 

Les gens les plus ŽduquŽs et dipl™mŽs ne sont pas nŽcessairement les plus favorisŽs en matire de dŽconditionnement. Parfois le bon sens rŽsultant d'une humble condition peut tre d'un plus grand secours pour comprendre cette bulle de culpabilitŽ qui obscurcit notre sociŽtŽ. Bulle qui rŽsulte de la multitude des sentiments individuels de culpabilitŽ des non-ch™meurs vis-ˆ-vis des ch™meurs. Ce point est encourageant car il ne limite pas le travail de comprŽhension du ch™mage sous l'angle de la motivation, ˆ la seule catŽgorie de la population qui a fait des Žtudes supŽrieures.

 

La clŽ de comprŽhension se rŽvle ici, dans ces discours plus policŽs, non pas l'agressivitŽ mais le rejet de la faute sur autrui. Auquel peut s'ajouter une tendance ˆ la rationalisation "bŽtonnŽe", ˆ propos d'un seul point de vue monolithique (qui est en quelque sorte une forme d'agressivitŽ retenue et canalisŽe). Les ch™meurs sont donc placŽs dans la position du fautif, et n'ont qu'ˆ s'en prendre ˆ eux-mmes pour ce qui leur arrive ! N'est-ce pas lˆ une attitude trs courante ? Elle est peu propice ˆ jeter la lumire sur une question si difficile. L'attitude de rejet de la faute sur autrui ne manifeste-t-elle pas un Žtat affectif irrationnel ? Qui s'oppose ˆ une dŽmarche de connaissance rationnelle, reconnaissant les deux p™les du clivage comme aussi dignes de considŽration ?

            D'autres fois - troisime cas de figure - les interlocuteurs seront muets lorsqu'il s'agira du ch™mage.

       " J'ai ŽtŽ frappŽ par l'attitude de deux amis, invitŽs un week-end ainsi que moi-mme, par un de nos amis communs. Ils Žtaient venus l'aider ˆ rŽflŽchir ˆ un article qu'il avait fait justement sur le ch™mage et qu'il voulait proposer ˆ un journal. Notre h™te eut d'abord le plus grand mal ˆ mettre le sujet sur le tapis. Tout fut prŽtexte ˆ ses amis pour diffŽrer jusqu'au premier soir. Quant enfin nous avons abordŽ le sujet, au lieu de discuter du fond, des thses Žmises, de trouver les idŽes pertinentes ou mme simplement de se faire les avocats du diable et de les contredire, ce qui aurait dŽnotŽ leur passion, ces amis se contentrent d'Žmettre quelques critiques trs laconiques sur la forme et le plan gŽnŽral. Et la discussion se tarit au bout de moins de cinq minutes ! Une autre tentative le lendemain n'aboutit pas plus. Je dois dire que j'Žtais un peu choquŽ par leur comportement, car cet ami qui nous invitait Žtait lui-mme ˆ ce moment-lˆ au ch™mage. Il tentait de s'en sortir par tous les moyens et cherchait de l'aide auprs de son entourage. Je n'ai pas compris, car habituellement ces deux-lˆ ont le cÏur sur la main É"

 

Il n'y a pas ˆ chercher bien loin. Lˆ encore nous pouvons partir de l'hypothse que le sentiment de culpabilitŽ opŽrait son travail de sape. Mais cette fois, il ne se manifestait pas par de l'agressivitŽ mais par une inertie mentale. Cette inertie est le propre, ne l'oublions pas, de la mŽlancolie, manifestation extrme de ce sentiment pervers. C'est la clŽ qui peut permettre de s'interroger plus avant sur les raisons profondes des mutismes.

 

Ces trois clŽs relatives : agressivitŽ, rejet de la faute sur autrui, inertie mentale, ne sont, bien entendu, que des moyens de dŽbuter une investigation au sujet des attitudes des non-ch™meurs ˆ propos du ch™mageÉ

 

            Nous avons essayŽ d'illustrer au travers de ces courtes anecdotes ce qui empche les non-ch™meurs de comprendre les ch™meurs. Et les conduit ˆ porter ces regards coupants dont il Žtait question au dŽbut du chapitre. On pourrait certainement en dire bien plus ˆ propos de cette cause essentielle d'incomprŽhension. Cause d'autant plus essentielle, encore une fois, qu'elle n'est ni reconnue par l'individu, ni admise par l'opinion, ni mme par les pouvoirs publics.

Mais il est important de ne pas trop se perdre et de pouvoir garder en mŽmoire les diffŽrents facteurs en jeu, que nous avons vu dans les prŽcŽdents chapitres et jusqu'ici. Comme il est indispensable de bien voir toutes les pices sur un jeu d'Žchec. C'est la vue d'ensemble de ces forces en prŽsence qui peut permettre de comprendre un peu mieux la mŽcanique gŽnŽrale du ch™mage.

 

Lorsque nous entendrons l'expression "Tout le monde se fiche bien du ch™mage", nous entendrons en fait maintenant que tout ce monde ressent inconsciemment de la culpabilitŽ, et tente de s'en protŽger par cette indiffŽrence de surface.

 

ResponsabilitŽs partagŽes ˆ venir.

 

            Si ce sentiment inconscient de culpabilitŽ est mieux compris, il sera ensuite possible de rŽenvisager, non la culpabilitŽ, mais la responsabilitŽ des diffŽrents acteurs sociaux passŽs en revue au dŽbut de ce chapitre. Dans le sens d'une action consciente et responsable. Il serait utile d'Žtudier dans quelle mesure ces acteurs manquent des bons moyens pour agir efficacement, pour attŽnuer les effets du ch™mage, et tendre ˆ le faire dispara”tre.

Chaque entitŽ sociale peut facilement - si elle en a la bonne volontŽ - rŽexaminer en particulier certains moyens nŽcessaires ˆ remplir ses devoirs face au ch™mage, d'une manire sans doute nouvelle.

 

Les points suivants en particulier peuvent leur tres suggŽrŽs, comme autant de dossiers ˆ ouvrir.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


¥ Aux agents des services de l'emploi : les moyens de motivationÉ

¥ Aux embaucheurs, et autres acteurs de l'entreprise : les moyens de remise en confiance prŽalable des candidats ˆ l'embaucheÉ

¥ Aux acteurs publics, administration fiscale, services publics : les moyens d'une restructuration interne de leur mode de management, (qui irait bien au-delˆ d'une refonte de l'imp™t en particulier)É

¥ Aux acteurs politiques : les moyens de conduire une rŽflexion sur le fond, des enjeux de l'emploi et du ch™mage, toujours ŽludŽs pour raison de sondage insuffisantÉ

¥ Aux acteurs de la sociŽtŽ en gŽnŽral : les moyens d'une vŽritable comprŽhension du ch™mageÉ

            Les diffŽrentes rŽflexions techniques en dŽcoulant peuvent sembler cependant encore prŽmaturŽes en l'Žtat actuel de clivage de l'opinion ˆ propos du ch™mage.

 

 

 

CHASSƒ-CROISƒ D'INCOMPRƒHENSIONS

 

            Nous venons d'envisager les deux groupes de protagonistes projetŽs dans le clivage du ch™mage : les ch™meurs et les non-ch™meurs. Nous nous apercevons ˆ quel point les discours Žconomiques, de l'offre et de la demande par exemple, ou idŽologiques, du travail et du capital entre autres, sont loin des causes que nous avons observŽes. Du moins en ce qui concerne le discours ; car dans le fond, tout finit par se rejoindre.

Nous avons mis en lumire non les arguments des uns et des autres, comme on le fait habituellement dans une dŽmarche intellectuelle superficielle, mais les motivations ˆ la base des comportements. Cette manire de faire est encore trop peu courante pour emporter l'adhŽsion des foules, pense-t-on gŽnŽralement. Pourtant, ici et lˆ se dessine une tendance ˆ ne pas se contenter de l'apparence des choses. Tant dans le domaine des Žmotions que de la raison, on cherche ˆ analyser plus finement le ressenti des acteurs sociaux et les illusions qu'ils peuvent nourrir[3]. Cette tendance se diffŽrencie du spectacle ; elle n'est pas nŽcessairement ennuyeuse. En revanche elle nŽcessite l'introduction d'une respiration pour la rŽflexion et d'une redŽfinition des temps de parole.

            En considŽrant les besoins du ch™meur et du non-ch™meur, nous voyons bien qu'ils ne peuvent pas se comprendre a priori. L'un aspire ˆ tre pris en considŽration, tandis que l'autre est ŽcartelŽs par un sentiment inconscient qui l'empche de reconna”tre les besoins fondamentaux de l'autre. Besoin de reconnaissance et besoin de se libŽrer de la culpabilitŽ ne peuvent mutuellement se porter secours en se rŽpondant sur un simple mode intellectuel ; ils sont comme deux frres ennemis.

Il est nŽcessaire de le rappeler : il n'y a pas de fautif, ni de coupable. La nature avide et Žgo•ste, propre ˆ la condition humaine, a dŽrŽglŽ une machine Žconomique mondiale. Cette nature a simplement ŽtŽ poussŽe ˆ l'extrme de la cupiditŽ et de l'inhumain par l'app‰t du gain d'une poignŽe de plus forts, de tous bords. Voici comment peut s'Žnoncer de manire simple et schŽmatique le problme. Le ch™meur et le non-ch™meur ne sont donc pas plus responsables du ch™mage l'un que l'autre. En revanche ils peuvent s'accorder, sur le mode de la bonne volontŽ qui transcende le simple mode intellectuel, pour en supprimer les causes profondes. Et pour trouver rapidement les remdes ˆ la douleur de toute la sociŽtŽ. Cette idŽe est-elle trop simple pour tre perue ?

 

            Il est indispensable que les freins ˆ la motivation soient prŽalablement desserrŽs pour que les deux groupes s'Žcoutent. Sinon un Žternel chassŽ-croisŽ d'incomprŽhensions, fondŽ sur des pseudo-rationalisations, ne permettra jamais de s'attaquer aux vrais problmes. Ce sera lˆ le bŽnŽfice d'un premier effort individuel, incontournable.

 

Une base commune d'entente peut-elle ensuite tre envisagŽe ? Quels pourraient en tre les ŽlŽments ? Nous pouvons en imaginer quelques-uns.

 

 

Ils reprŽsentent autant de dossiers ˆ ouvrir :

 

 

 

 

 


Un rejet de la souffrance morale et de la morositŽ.

Un besoin de comprendre le ch™mage au-delˆ du convenu.

Un esprit de rŽalisme (prenant en compte un fait sans prŽcŽdent dans l'histoire rŽcente : la longueur de la crise - un quart de sicle de ch™mage - et l'intensitŽ - de un ˆ cinq millions d'individus touchŽs. Et la reconnaissance que les solutions Žconomiques n'ont rien rŽsolu)

Un refus de rejeter ses concitoyens dans une sorte de guerre civile, idŽologique et larvŽe.

Un dŽsir de s'en sortir tous ensemble.

L'hypothse d'une nŽcessaire rŽvolution des faons de penser. (É)

 

 

Il y a bien des raisons qui peuvent pousser les uns et les autres ˆ commencer ˆ dialoguer sur le ch™mage, sans reporter la faute sur l'autre, mais sans adopter une attitude fataliste. Ce travail fournira d'autres supports de rŽflexion dans ce sens. Car c'est dans un Žchange tolŽrant que les peurs inconscientes et les rancunes peuvent se dissiper.

 

Sans la comprŽhension du sentiment INCONSCIENT de culpabilitŽ, pice ma”tresse de l'analyse, il est impossible d'aller plus loin dans la mise ˆ plat des antagonismes gŽnŽrateurs de la fracture sociale concernant le ch™mage. Car alors on en revient aux idŽes prŽconues. Et un jugement trop intellectuel ne prend en compte que des aspects extŽrieurs du ch™mage.


 

 

<< RETOUR AU PLAN           SUITE P1CH4 >>

 

 

 


[1] La culture individuelle, initialement dŽfinie comme un "ensemble de connaissances permettant de dŽvelopper le sens critique, le gožt et le jugement", lorsqu'elle devient une culture de masse, s'appauvrit par son incapacitŽ ˆ se dŽgager des idŽologies. Elle devient un comportement acquis inconscient des sociŽtŽs humaines.

[2] Le "complexe des horaires" est liŽ Žtroitement au salaire comme nous l'avons vu au chapitre prŽcŽdent, ˆ propos de "La plaie de la comptabilitŽ analytique du temps". Les composants irrationnels sont de plus si imbriquŽs que la culture actuelle est loin de pouvoir se dŽgager de ce "complexe". Les voyageurs savent par expŽrience que d'autres peuples, les Nord AmŽricains entre autres, ne sont pas sujets aux mmes illusions ˆ ce propos. Nous y reviendrons plus loin.

[3] Par exemple, dans un autre domaine, la place des femmes en politiques et dans les mŽdia. La manire dont attitude et comportements, des femmes comme des hommes, ont une influence sur l'image qu'elles ont d'elles-mmes, est de mieux en mieux analysŽ.