PREMIéRE PARTIE PAR Oô LE SCANDALE ARRIVE

 

Chapitre IV

 

 

 

 

 

 

 

"ILS N'Y COMPRENNENT RIEN" !

 

 

 

"Il n'y a jamais eu de philosophe qui ait pu endurer avec

patience le mal de dent, bien que tous aient Žcrit dans

le style des dieux, et fait la nique ˆ l'accident et ˆ la

souffrance"

Beaucoup de bruit pour rien. Shakespeare

 

 

 

Chapitre IV. — "ILS N'Y COMPRENNENT RIEN" !

Clivage des conceptions sociales du ch™mage. — La science de la motivation.

Des strates de besoins non satisfaitsÉ — Les mobiles. — Les freins. — Le point d'Žquilibre.

— La culpabilitŽ du monde non-ch™meur. — Le mŽcanisme des clivages. — Les clivages du ch™mage.

É AUX MESURES ADƒQUATES. — Besoin vital de sŽcuritŽ. — Besoin d'union. — Besoin d'intŽgration ˆ

un groupe. — Besoin de valorisation. — Besoin de savoir. — Les peurs.

Diagramme : Les 5 groupes de besoins essentiels ˆ la source des motivations — Diagramme : Les 5 groupes de peurs fondamentaless'opposant au libre jeu des motivations ( plus la culpabilitŽ, hors nature ) — Diagramme : MƒCANISME DES CLIVAGES. — Diagramme : Le clivage de l'Žconomie.

 

 

L

e ch™meur a souvent le sentiment de ne pas tre compris. Lors de discussions personnelles, ou lors d'Žmissions sur le ch™mage, si nous prtons bien l'oreille, les ch™meurs disent souvent qu'ils "ne demandent pas la charitŽ, mais un peu plus de comprŽhension". En effet, la charitŽ a toujours un aspect humiliant. Bien des dirigeants en ont conscience puisqu'ils utilisent ˆ la place le terme de solidaritŽ. Encore faut-il que les attitudes et les actes soient en cohŽrence ! Mais si les ch™meurs continuent ˆ rŽpŽter qu'ils souhaitent plus d'Žcoute, ne doit-on pas reconna”tre qu'ils ne sont pas suffisamment pris en compte ? Le prŽcŽdent chapitre a largement dŽtaillŽ ce dŽficit de comprŽhension et cherchŽ une explication par un chassŽ-croisŽ de besoins diffŽrents entre ch™meurs et non-ch™meurs. Ce dŽficit mettra sans doute encore du temps ˆ tre compris. Alors qu'un effort collectif plus prŽcis pourrait dŽboucher sur un dŽblocage de la morositŽ et du scepticisme ambiants.

 

            Clivage des conceptions sociales du ch™mage.

            Nous retrouvons ˆ propos des motivations des ch™meurs, le mme clivage au sommet de l'ƒtat que nous avons observŽ ˆ propos de l'engrenage fiscal et appelŽ un "JANUS aux deux visages". Un clivage entre deux conceptions sociales du ch™mage, alors qu'elles sont en rŽalitŽ complŽmentaires, voue ˆ l'Žchec toute solution administrative. Mises en place par des responsables diffŽrents, donc partiellement, les mesures n'ont pas la force nŽcessaire pour enthousiasmer. Chacun sait qu'un navire ayant plusieurs capitaines a toutes les chances de s'Žchouer ! Quelles sont ces conceptions sociales ? Nous pouvons les illustrer rapidement au travers de deux propos tenus par de hauts responsables. Nous conserverons leur anonymat car seules les idŽes comptent. Les individus ne sont pas en causes ˆ titre personnel ; ils sont tout au plus aveuglŽs par les idŽes contemporaines toutes faites.

 

Les termes d'un haut fonctionnaire en charge de la lutte contre le ch™mage, exprime cette confusion dans les prioritŽs. En rŽponse ˆ un dossier qui lui avait ŽtŽ remis sur la remise en confiance des demandeurs d'emploi de longue durŽe, ses mots sont particulirement significatifs :

" Il n'est pas certain, Žcrivait-il, que cette reprise de confiance constitue un prŽalable ˆ toute recherche d'emploi et rŽinsertion professionnelleÉ

J'insiste sur le fait que l'objectif que nous nous donnons est le retour ˆ l'emploi effectif É"

Un paradoxe insoutenable appara”t malheureusement au simple bon sens : cet acte de foi pour un retour ˆ l'emploi effectif, ˆ tout prix, se heurte de manire tragique ˆ l'absence actuelle de prs de trois millions d'offres d'emploi ! Ne faudrait-il pas parler d'auto-hypnotisme ; plut™t que d'une suggestion positive, comme on en utilise pour motiver les Žquipes ? Cette bonne intention se traduit dans la pratique par un repli dogmatique et tactique dans une position irrŽaliste, et une absence de dialogue rŽelle.

 

            De plus, il existe une autre impossibilitŽ. La directrice d'une Žcole de comptabilitŽ nous l'explique. Elle observe que bon nombre de ses Žtudiants, issus du ch™mage, ne peuvent tres prŽsentŽs ˆ des recruteurs, non pour incompŽtence technique, mais ˆ cause de leur dŽmotivation. Le traumatisme consŽcutif au ch™mage se rŽpercute de faon dŽsastreuse, dit-elle, dans leurs comportements et la pŽriode de formation n'y pallie pas.

Une autre pŽriode de remise en confiance semble donc incontournable. Et "l'objectif de retour ˆ l'emploi effectif" que se donnent ces fonctionnaires, si tant est que les postes puissent exister !É est donc une impossibilitŽ concrte dans un grand nombre de cas.

Ce qui revient ˆ dire que la machine administrative fonctionne bien, mais pour une seule catŽgorie d'individus que nous pourrions dire ŽpargnŽs ou chanceux, et pour un nombre trs rŽduit d'offres d'emploi !

 

            Quelques annŽes auparavant, un point de vue diamŽtralement complŽmentaire (toujours ˆ propos d'un mme dossier sur la remise en confiance des demandeurs d'emploi de longue durŽe), Žtait soutenu par un chef de cabinet ministŽriel. Il s'exprimait en ces termes, bien plus dans le registre de la sensibilitŽ et de l'Žcoute :

"Votre diagnostic sur la situation de ces personnes qui risquent, si l'on n'y prend garde, de constituer le "noyau dur" de l'exclusion rejoint totalement celui du Ministre.

Trouver pour ceux-lˆ les mŽthodes et moyens d'une rŽinsertion active fait partie des rŽflexions actuellesÉ"

Nous notons qu'il ne s'agit pas de "retour ˆ l'emploi effectif" mais " d'une rŽinsertion active" qui ne centre pas l'attention sur l'aspect Žconomique mais l'ouvre sur la dimension socio-Žconomique. Et qu'il y a bien un risque qu'on " n'y prenne garde" ; c'est-ˆ-dire que toute l'attention doit tre mobilisŽe pour discerner et prŽvoir les glissements imperceptibles vers l'exclusion. Ce que toute position rigide, comme celle du premier interlocuteur, semble bien exclure. Cette volontŽ politique plus ouverte n'aboutit malheureusement pas plus que l'autre. Elle s'enlisa semble-t-il dans les rapports de forces internes et les corporatismes, des diffŽrentes instances concernŽes. Du moins, aucune mesure apparente n'en ressortit.

 

Comment ces deux points de vue peuvent-ils dŽboucher sur des solutions efficaces ? N'est-ce pas d'abord en s'accordant ? En rŽsolvant cet esprit de clivage (cette cohabitation !) existant dans les hautes sphres ? Nous touchons lˆ encore ˆ un point qui dŽpasse de loin le simple problme du ch™mage.

Or cet objectif final de l'emploi, et mme du plein emploi, s'il reste une finalitŽ ne doit-il pas tenir compte d'un tactique plus souple ? Donc d'une fixation d'objectifs intermŽdiaires plus rŽalistes, dans les domaines que nous avons vus dans les chapitres prŽcŽdents ? Sinon, les ch™meurs n'ont-ils pas le sentiment : non seulement de n'tre pas entendus, mais surtout qu'on les trompe par des propos illusoires, sinon mensongers ?

 

La science de la motivation.

De tout temps, pour sortir du chaos apparent, le chercheur a eu besoin d'un modle d'ordre pour le guider. Toute dŽmarche scientifique s'appuie ˆ la base sur une recherche d'organisation se traduisant par une mŽthode de classification. Par exemple, Aristote, dans un effort pour Žlever la matire brute au niveau de l'intelligence, avait en particulier classŽ le monde non humain. Le naturaliste LinnŽ, vingt sicles aprs lui, redŽcouvrit ses rŽsultats par t‰tonnements ; il Žtablit aussi une nomenclature botanique qui sert encore au bout de trois cents ans. Autre exemple : la fameuse classification des ŽlŽments chimiques par MandŽlŽev permet aux contemporains de mieux comprendre les secrets de la matire et de l'Žnergie. Etc.

N'est-il pas paradoxal, dans notre monde multimŽdiatique o la manipulation des masses et la publicitŽ sont largement utilisŽes, qu'il y ait un tel dŽficit d'apprentissage des lois de la motivation. Pourtant, la science de la motivation est Žgalement essentielle dans le bon fonctionnement d'une entreprise. Les erreurs en la matire sont une source de conflits et d'altŽration des rapports humains, conduisant finalement un jour ou l'autre au ch™mage.

Aussi le lecteur trouvera utile sans doute de prendre le temps de faire une brve incursion dans l'univers de ces ressorts et de ces freins, si essentiels ˆ l'harmonie de notre existence. Ne serait-ce que pour s'y rafra”chir la mŽmoire.

 

Des strates de besoins non satisfaitsÉ

 

            Nous allons envisager ce sujet uniquement du point de vue du ch™mage ; il fait bien sžr l'objet de trs nombreuses ramifications et applications dans de nombreux autres domaines. Nous pourrons ainsi mieux resituer tout ce que nous venons de dire prŽcŽdemment et en percevoir les dynamiques possibles.

Rappelons-nous des choses simples.

 

LES MOBILES

Les moteurs de l'action de l'individu se composent de cinq groupes de besoins ou mobiles, qui sont, du plus important au moins important, les suivants :

 

- Besoin vital de sŽcuritŽ* .*

- Besoin d'union .

- Besoin d'intŽgration ˆ un groupe .

- Besoin de valorisation.* .

- Besoin de savoir .

* Ces deux besoins sont les premiers concernŽs par le ch™mage.

 

 

 

 

Ces cinq groupes peuvent, selon les spŽcialistes, avoir des dŽnominations un peu diffŽrentes.

Ils permettent de reclasser des sous-ensembles de besoins ; par exemple :

- Besoin vital de sŽcuritŽ : Instinct de survie. Besoins alimentaires. Besoin de logement.

Besoin de santŽ. Besoin d'argent pour vivre. Sens de la pŽrennitŽ et symbole de la longŽvitŽ (les acadŽmiciens ne sont-ils pas appelŽs les "immortels" car leurs crŽations intellectuelles leur survivent ?)É Il pousse in fine au progrs, en particulier : sur la voie des conqutes mŽdicales, de l'amŽlioration des conditions sanitaires et de confort, des connaissances psychologiques, ou de la rŽsolution des problmes Žconomiques.

Il est plus particulirement ŽtudiŽ dans les chapitres : II. — L'INEXORABLE ENGRENAGE FISCAL de la premire partie, et IV. — STOPPER D'URGENCE L'HƒMORRAGIE DES CHïMEURS ! de la troisime partie.

 

- Besoin d'union : Union ˆ un conjoint. Besoin idŽaliste de se sentir de la "famille" d'une

entreprise ou d'un chef charismatique. Besoin de se sentir dans une situation rassurante, comme dans un "cocon". Besoin de ne pas se sentir esseulŽÉ

On peut classer ici un besoin subtil de retrouver son intŽgritŽ, c'est-ˆ-dire la globalitŽ d'une personnalitŽ morcelŽe par la maladie du ch™mage. On peut parler de convalescence pour retrouver le moral ; comme une sorte de cure de repos, ou comme une terre en jachre. Le besoin d'tre "assistŽ" - si mal compris et si vivement critiquŽ par nos contemporains - peut correspondre ˆ une rŽgression ˆ ce niveau de besoin, qui s'explique par le trop grand dŽficit de cette strate essentielle et de la prŽcŽdenteÉ

Il pousse in fine au progrs, en particulier sur la voie de l'acquisition d'un sens moral (pas d'un sens ƒthique, qui lui est encore supŽrieur et nŽcessite un dŽvouement sans contrepartie et une comprŽhension rŽelle du bien collectif), comme rŽsultat d'un Žquilibrage indispensable des p™les opposŽs pour tendre vers l'union aussi parfaite que possible.

Il est plus particulirement ŽtudiŽ dans les chapitres : III. — LE REGARD COUPANT DES AUTRES de la premire partie, I. — CHïMEURS : UNE FORCE IMMOBILE DE TRANSFORMATION, et II. — CHïMEUR : UN TRAVAILLEUR Ë PART ENTIéRE de la deuxime partie, et V. — DITES-MOI SI JE VAIS VIVRE ? de la troisime partie.

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- Besoin d'intŽgration ˆ un groupe : Instinct grŽgaire, tribal. Besoin de convivialitŽ, d'Žchanges et de participation sociale. Besoin de popularitŽ. Besoin d'appartenance ˆ un groupe plus important qu'une famille ou un clanÉ Besoin de ne pas se sentir isolŽ des autres, de ne pas tre critiquŽÉ Il pousse in fine au progrs, en particulier sur la voie de la ma”trise de l'urbanisme (correspondance collective, du "cocon" individuel ci-dessus) et des grandes dŽcisions collectives (O.N.U., EuropeÉ).

Il est plus particulirement ŽtudiŽ dans les chapitres : II. — CHïMEUR : UN TRAVAILLEUR Ë PART ENTIéRE, III. — LES VALEURS HUMANISTES RƒƒMERGENTES, IV. — LA DIMENSION politique DE L'AVENTURE HUMAINE DU CHïMAGE de la deuxime partie, et I. — ƒTABLIR DE JUSTES RELATIONS ENTRE ch™meurs ET NON-CHïMEURS, II. — ƒDUQUER L'OPINION PUBLIQUE, de la troisime partie.

 

- Besoin de valorisation : Besoin de reconnaissance par les autres, d'honneur. Besoin de

symboles de rŽussite (argent superflu, dŽcorationsÉ). Besoin d'auto-accomplissement plus ou moins Žgo•ste, de s'Žlever par son effort. Besoin du plaisir intellectuel de s'approprier les vŽritŽs. Besoin d'identification ˆ un hŽrosÉ Il pousse in fine au progrs, en particulier sur la voie d'un sens de la responsabilitŽ, d'affirmation de son indŽpendance, et de connaissance de soi.

Il est plus particulirement ŽtudiŽ dans les chapitres : III. — LE REGARD COUPANT DES AUTRES de la premire partie, et I. — CHïMEURS : UNE FORCE IMMOBILE DE TRANSFORMATION, II. — CHïMEUR : UN TRAVAILLEUR Ë PART ENTIéRE, III. — LES VALEURS HUMANISTES RƒƒMERGENTES de la deuxime partie, et I. — ƒTABLIR DE JUSTES RELATIONS ENTRE ch™meurs ET NON-CHïMEURS, II. — ƒDUQUER L'OPINION PUBLIQUE, V. — DITES-MOI SI JE VAIS VIVRE ? de la troisime partie.

 

- Besoin de savoir : Besoin de se cultiver, d'Žtudier. Besoin de cerner l'avenir. Besoin de

conna”tre la RŽalitŽÉ, la VŽritŽÉ, l'Absolu. Besoin d'augmenter les degrŽs de certitudeÉ Il pousse in fine au progrs, en particulier : ˆ la recherche de meilleurs systmes Žducatifs et culturels ; ˆ la culture de l'esprit scientifique./

 

Il est plus particulirement ŽtudiŽ dans les chapitres : I. — LE NÎUD GORDIEN, IV. — "ILS N'Y COMPRENNENT RIEN" !, V. — LE SPECTACLE DE L'incertitude de la premire partie, et V. — LE TEMPS APPARTIENT AUX CHïMEURS de la deuxime partie, et III. — RECONNAëTRE LE TRAVAIL DU CHïMEUR SUR LA CIVILISATION, V. — DITES-MOI SI JE VAIS VIVRE ? de la troisime partie.

Un principe fondamental, souvent minimisŽ ou non pris en compte, est l'organisation naturelle de ces besoins selon une hiŽrarchie incontournable.

C'est-ˆ-dire que les besoins les plus ŽlŽmentaires doivent tre satisfaits d'abord, pour que l'individu devienne sensible aux besoins suivants. Par exemple, si un ch™meur craint de ne plus avoir assez d'argent pour vivre, il ne sera d'aucun effet d'user des moyens de rŽunions de ch™meurs, pour l'aider ˆ conserver un lien social. Cet artifice ne peut le motiver. En pratique, les situations jouent souvent sur divers mobiles ˆ la fois. Nous reviendrons un peu plus loin sur l'application qui peut en tre faite ˆ propos du ch™mage.

Un autre point essentiel est la nŽcessitŽ de satisfaire ces besoins dans une certaine mesure, pour Žviter des dŽviations vers des mobiles parfois plus troubles. Les modalitŽs peuvent varier d'un individu ˆ l'autre, en fonction de ses aspirations propres. Par exemple le besoin non satisfait d'identification valorisante ˆ un emploi (correspondant au besoin d'union ; en plus du simple aspect financier nŽcessaire pour les besoins vitaux) peut dŽboucher sur un besoin rŽgressif d'adhŽrer ˆ quelque cause nŽgativiste, violente, sectaire. Au contraire, et peut-tre plus rarement, si l'individu est capable de sublimer cette frustration, cela peut conduire vers un engagement altruiste et humanitaire.

Les besoins, expression de l'aviditŽ de l'tre, peuvent l'entra”ner soit vers une plus grande dŽpendance s'ils sont exacerbŽs ˆ l'infini (r™le de la publicitŽ, par exemple), soit vers plus de libertŽ et d'accomplissements s'ils sont utilisŽs pour le bien collectif (par exemple : adhŽsion ˆ une association). Les diffŽrents progrs auxquels mnent chaque type de besoins sont indiquŽs ˆ la suite de chacun des paragraphes correspondants.

 

Nous comprenons bien que l'emploi peut satisfaire tout ou partie de ces cinq groupes de besoins. Mais il peut Žgalement s'y opposer. Le La stresstension des postes soumis ˆ une trop forte pression concurrentielle, rŽpercutŽe par une hiŽrarchie dŽstabilisŽe et un environnement culturel pessimiste, en particulier, peut casser l'effet bŽnŽfique motivant d'un travail. Jusqu'ˆ ce que l'individu arrive ˆ un point de non-retour o le ch™mage deviendra finalement un moindre mal.

Cet aspect reconnu par certain, en particulier ceux qui ont un emploi trs prŽcaire et sous-payŽ, est loin d'tre compris ou admis par la sociŽtŽ. Du moins l'Žvacue-t-elle des discussions classiques sur le ch™mage. Cela risquerait d'entra”ner un peuple ˆ se "jeter contre un mur" comme disent certains pessimistes. Mais cela lui donnerait peut-tre au contraire la possibilitŽ d'une action volontaire vers le rŽajustement d'un certain nombre de points de vue socioculturels obsoltes, attachŽs ˆ des faux-sens qu'elle attribue au travail, au repos, au loisir, au profit, ˆ l'argentÉ Cette remise en question du rapport travail/ch™mage n'en est pas moins ˆ l'Ïuvre de fait, dans ce dernier quart de sicle. Peut-tre plus sur le plan collectif qu'individuel ?É

 

            Les flches sur le diagramme prŽcŽdent indiquent aussi une libŽration relative d'un besoin prŽcŽdent pour accŽder ˆ la satisfaction d'un besoin suivant, plus subtilŽlevŽ. Le chemin inverse est cependant toujours possible. Nous savons que bien des civilisations ont connu une dŽcadence en le suivant. C'est ce chemin pervers (c'est-ˆ-dire Žtymologiquement tournŽ vers le sens de la rŽgression et non de l'Žvolution) que toute idŽologie excessive, dans n'importe quel domaine : Žconomique, publicitaire, mŽdiatique, politique, religieuseÉ, tente de nous faire rebrousser, pour mieux nous subjuguer.

 

 

LES FREINS

            Ë ces cinq groupes de besoins ou de motivations, cinq autres groupes de freins ou de dŽmotivations leur font pendant. Ils sont indissolublement liŽs, comme les deux facesl'avers et le revers d'une mme picemonnaie, ou la face ŽclairŽe et la face obscure de la lune. Ces freins s'abreuvent des peurs, ou des angoisses inconscientes. Ils comportent Žgalement des sous-groupes qu'il n'est pas utile de dŽtailler. Lorsqu'elles deviennent trop fortes, ces peurs s'opposent au libre jeu des motivations. L'individu ainsi handicapŽ affectivement, perd en tout ou partie son libre-arbitre.

 

- La peur de la fin* : correspond au besoin vital de sŽcuritŽ .

- La peur de la solitude, de l'esseulement : correspond au besoin d'union .

- La peur de l'isolement : correspond au besoin d'intŽgration ˆ un groupe. .

- La peur de la dŽvalorisation* : correspond au besoin de valorisation.

- La peur de l'inconnu : correspond au besoin de savoir..

* Ces deux peurs sont les premires concernŽes par le ch™mage.

 

            Le ch™mage intensifie, bien entendu, ces peurs puisqu'il ne permet pas de satisfaire les besoins correspondants.

D'autre part,PrŽcisons que l'on parle de "le management par la peur" dont certains parlent, il est indispensables'adresse ˆ bien des nuances de tenir compte de ces nuances de la peur[1] qui ne sont pas toujours Žvidentes pour chacun., sous peine d'entra”ner le scepticisme de l'interlocuteur.

On comprend, si cet aspect freinateur est bien ŽvaluŽ, que la prioritŽ absolue est de prter attentions aux besoins de manire plus rŽaliste, plus importante et plus prioritaire, pour commencer ˆ pouvoir envisager de rŽsoudre durablement le ch™mage./

 

 

 

 

 

 

Besoins et peurs sont dans un Žquilibre instable permanent.

 

 

Lorsque les diffŽrents besoins ne sont plus satisfaits de manire suffisante et rŽgulire et ŽquilibrŽe, mais que tout l'environnement pousse ˆ une aviditŽ de plus en plus dŽmesurŽe pour des biens de consommations et des valeurs immatŽrielles symboliques, comme les profits ou l'argent, alors automatiquement les peurs correspondantes surgissent. Pour prendre une image, peur et aviditŽ sont comme une onde ŽlectromagnŽtique unique, avec des creux et des pics. Le seul moyen pour dissiper la peur dans l'idŽal,est est de ramener l'aviditŽ au "calme plat" : il n'y a plus alors ni creux ni vague, mais une surface paisible, comme un lac, o d'autres sensations plus artistiques et idŽales peuvent se reflŽter.

 

C'est pourquoi on peut dire que la cupiditŽ est une cause premire des dŽsŽquilibres Žconomiques car, en favorisant l'Žmergence de freins qui s'opposent aux motivations (de travailler, de consommer, d'entreprendreÉ), elle sert finalement de vecteur au ch™mage.

L'Žgo•sme trop prononcŽ s'allie ˆ la cupiditŽ, dans son Ïuvre destructrice. Ce second facteur correspond ˆ un enfermement sur soi. Il ne permet pas une saine apprŽciation des justes Žquilibres, qui impliquent nŽcessairement les justes Žquilibres entre individus. La communication de manire trop unilatŽrale qui s'ensuit nŽglige par consŽquent la prise en compte suffisante des besoins des individus.

 

Ces explications sont Žvidentes pense le lecteur. Pourtant, combien d'acteurs sociaux ne tiennent aucun compte de cette mŽcanique de cause ˆ effet !É RŽpŽtons-le : Jouer sur ces peurs, volontairement ou involontairement, perturbe automatiquement la motivation correspondante.

C'est pourquoi l'antique mŽthode du b‰ton et de la carotte est une mauvaise mŽthode [2]. Elle est antiŽconomique !

 

La peur de la fin, qui est une peur vitale, stimule l'instinct de survie, jusqu'ˆ la lŽgitime dŽfense.

La peur de la dŽvalorisation engendre de nombreuses formes d'agressivitŽ et de violence.      

Nous ne rentrerons pas dans les thŽories compliquŽes de leur utilisation machiavŽlique, pr™nŽes par diverses Žcoles. La simplicitŽ des rapports humains est de loin prŽfŽrable pour crŽer la civilisation du XXIe sicle sur des bases harmonieuses d'entente rŽciproque. Sachons simplement que ces thŽories existent et qu'elles dispara”tront certainement un jour ou l'autre, lorsque l'opinion, consciente de leurs aspects nŽgatifs, les rejettera en bloc.

 

Lorsque le dŽsir insatiable ne trouve pas de juste mesure, il en rŽsulte la cupiditŽ. Si la sensibilitŽ ne s'ouvre pas, mme pour une faible part, au sens de l'autre, l'Žgo•sme domine tout. Et si la pensŽe cristallise l'ensemble dans des conceptions figŽes, par peur et ignorance, il en rŽsulte l'orgueil. Nous avons lˆ les bases mme des dŽsordres Žconomiques, et de bien d'autres conflits.

            Le point d'Žquilibre.

La bonne satisfaction minimum - ˆ la mesure de chacun - des cinq groupes de besoins, nŽcessite l'atteinte d'une phase d'Žquilibre. L'individu apprend d'ailleurs par la force des choses, de l'Žducation, des rŽgulations Žconomiques et salariales, etcÉ ˆ ne pas entretenir le dŽsir d'absorber toujours plus : d'argent, de confort, de santŽ, d'antidotes ˆ la solitude, d'autosatisfaction orgueilleusesÉ

Lorsque cet Žquilibre est obtenu ˆ titre individuel, mme dans une sociŽtŽ de la dŽmesure, l'tre se libre progressivement de ses peurs personnelles et des peurs collectives, et devient autonome. Il se dŽgage des illusions et peut exercer son libre-arbitre et devenir vŽritablement citoyen libre d'une dŽmocratie naissante. Tandis que les autres continuent ˆ suivre la masse, comme des "moutons". Ils s'Žduquent aussi de cette manire, mais plus lentement, dans un processus collectif.

On comprend donc toute l'importance de se libŽrer de la peur, en trouvant les justes Žquilibres ˆ nos dŽsirs, pour pouvoir devenir un citoyen libre. La lutte et la violence ne nous librent pas et ne font que perpŽtuer cette peur et l'encha”nement ˆ son autre face : le dŽsir insatiable de vengeance. Le Tout clivage, en revanche, rompt ce cercle vicieux et nous offre une chance ˆ saisir rapidement, pour nous en sortir. Nous allons y revenir.

L'individu ressent spontanŽment ces besoins et doit les satisfaire dans une certaine mesure pour vivre de manire ŽquilibrŽe. Les exploiter volontairement pour motiver les individus relve des techniques propres ˆ chaque secteur socio-Žconomique (publicitaire, management, politiqueÉ). Et de l'Žthique individuelle. Nous ne pouvons nous y attarder.

La culpabilitŽ du monde non-ch™meur.

            Un mot sur la culpabilitŽ dont nous avons longuement parlŽ au chapitre prŽcŽdent, et figurant dans le schŽma ˆ c™tŽ des peurs. Le "besoin" d'autopunition qui en est ˆ la base, selon ce que nous disent les spŽcialistes, n'est pas ˆ proprement parler un besoin, une motivation saine et naturelle chez l'individu, mais plut™t le rŽsultat d'une sorte d'aberration des sens, conduisant ˆ une perversion des idŽes et des comportements. Derrire la banalitŽ d'un terme[3], rab‰chŽ dans le moindre feuilleton ˆ l'eau de rose, se cache un mŽcanisme un peu subtil.

Ce pseudo-besoin se traduit schŽmatiquement par une tendance ˆ la mauvaise conscience, l'auto-reproche, l'auto-accusation, l'auto-dŽprŽciation. Il dŽbouche sur un processus dŽgŽnŽratif commenant par des actions mal rŽflŽchies et dŽsordonnŽes jusqu'ˆ l'autodestruction figurŽe ou rŽelle, en passant par un Žtat de morositŽ mŽlancolique.

Dans cette fissure intŽrieure de notre tre, tout se passe comme si une partie de nous-mme illusionnŽ par des pensŽes fausses de justice et d'injustice, de bien et de mal, de devoir et de manquementÉ,  aiguillonnait une autre partie immature de nous-mmes, de manire ˆ essayer de faire sortir l'individu d'un dilemme douloureux.

 

            PrŽcisons bien qu'il est ici essentiellement question d'un sentiment de culpabilitŽ inconscient, et qui n'a rien ˆ voir avec une conscience morale ou des remords diffus dont l'individu en identifie la cause, et qui peuvent lui faire dire qu'il "se sent coupable". Ce "sentiment" n'est donc pas reconnu par les non-ch™meurs. Sinon il n'y aurait pas de problme et pas de "morositŽ" gŽnŽrale.

Cette manifestation de morositŽ collective peut d'autre part tre plus ou moins masquŽe pŽriodiquement par des ŽvŽnements en apparence rassurants. Comme cela appara”t sur cette pŽriode d'un an et demi, depuis mi-1998, sous l'effet d'une reprise partielle de l'Žconomie, qui peut se prolonger encore (mme s'il subsiste des millions de ch™meurs, et mme si le nombre d'emplois prŽcaires augmente).

           

Ce qui distingue particulirement le sentiment inconscient de culpabilitŽ (liŽ au "besoin" d'autopunition et ˆ l'auto-dŽprŽciation) du besoin conscient de revalorisation est donc ce monceau d'idŽes prŽconues, fausses qui emprisonnent la conscience de l'individu et l'empche de penser sereinement.

D'autre part, le sentiment de dŽvalorisation du ch™meur est la consŽquence d'un acte objectif d'autrui. Alors que le sentiment inconscient de culpabilitŽ est en quelque sorte le choc en retour de cet acte objectif du monde non-ch™meurdes non-ch™meurs qui a blessŽ le ch™meur. Ils sont donc intimement liŽs, bien que de natures diffŽrentes !É

 

Au-delˆ de ces subtilitŽs concernant ces deux sentiments, il faut simplement retenir la consŽquence sur le tonus humain :

¥ La dŽvalorisation conduit en particulier : au dŽgožt conscient de toute activitŽ (emploi) correspondant ˆ la situation Žmotionnelle nŽgative qui s'y relie (humiliations, Žchec).

L'individu dŽvalorisŽ peut tre plongŽ par l'ŽvŽnement du licenciement et du ch™mage dans un certain Žtat de passivitŽ physique plus ou moins prononcŽ[4].

Croire que le seul fait de retrouver cette activitŽ salariŽe le lavera du vŽcu inhibiteur passŽ est illusoire. Pour faire un parallle mieux compris, regardons ce qui se passe dans le cas d'accidentŽs soumis ˆ un Žtat de choc. La sociŽtŽ et les experts se mobilisent pour aider les victimes ˆ se dŽgager du vŽcu Žmotionnel, ˆ faire leur deuil, autant que pour les soigner d'Žventuelles blessures physiques. Malheureusement, il faut que le choc du licenciement et du ch™mage ait dŽjˆ conduit ˆ des sŽquelles apparentes et mŽdicalement reconnues (dŽpression avŽrŽe, tentative de suicideÉ) pour qu'une prise en charge aussi draconienne soit envisagŽe. Cependant, aucun traumatisme ne guŽrit compltement tout seul, comme par enchantement !

¥ La culpabilitŽ conduit le plus souvent : soit ˆ une pulsion agressive inconsciente pour Žvacuer la situation ou la personne qui rappelle cette culpabilitŽ, mme si elles n'en sont pas la cause ; soit dŽbouche sur des comportements de repli, plus ou moins moroses.

L'individu culpabilisŽ s'enferme lui-mme dans la prison de ses propres idŽes fausses, qui sont les vraies causes de son malheur.

Comme cette pulsion rŽactionnelle est inconsciente et que le sentiment dŽsagrŽable pse lourd sur le plan Žmotionnel, l'individu se dŽbat pour trouver des solutions qui ne seront pas raisonnŽes mais impulsives ; ou bien seront enrobŽes d'un cortge de bonnes intentions et d'idŽes toutes faites, que notre sociŽtŽ lui a transmises en hŽritage.

Ce n'est qu'en prenant de la distance avec ces les idŽes fausses concernant une question donnŽe, par un travail acharnŽ, qu'il devient possible de se libŽrer de la culpabilitŽ inhŽrente.

Ou bienÉ en faisant dispara”tre la dŽvalorisation imposŽe aux ch™meurs.

Cela chacun en convient facilement pour ce qui concerne sa vie privŽe ; il peut alors l'extrapoler et chercher ˆ le discerner dans les situations de ch™mage.

Les deux protagonistes du drame, le salariŽ et le ch™meur, ne VIVENT PAS LES MæMES EXPƒRIENCES sur le plan affectif, comme nous l'avons dŽjˆ notŽ. Ils ne peuvent prŽtendre se comprendre que lorsque les cartes ont ŽtŽ ŽtalŽes ˆ plat sur la table, c'est-ˆ-dire lorsqu'une recherche de comprŽhension rŽciproque permet d'Žchanger deux vŽcus diffŽrents.

Bien entendu ce sentiment inconscient de culpabilitŽ ne touche pas toute la population. Mais il suffit qu'un nombre suffisant d'individus en soient affectŽs pour qu'il rejaillisse sur l'humeur ambiante de tout un peuple, comme s'en rendent compte les observateurs Žtrangers.

Ce sentiment de culpabilitŽ, nous l'avons dit de nombreuses fois, est essentiellement inconscient. C'est ce qui le rend si difficile ˆ dŽraciner. Il n'est pas de mme nature que le sens de la responsabilitŽ qui, lui, est conscient et vise au bien des autres. C'est vers lui que tendent les efforts de progrs de la sociŽtŽ.

Le XXe sicle a particulirement cherchŽ ˆ se dŽgager du sentiment de culpabilitŽ. Et chacun trouvera sans aucun doute souhaitable de continuer dans ce sens, et de ne pas tabler sur culpabilitŽ et culpabilisation, de faon illusoire, pour rendre les nations plus charitables ou solidaires.

Le sentiment inconscient de culpabilitŽ se rapproche en dŽfinitive beaucoup plus des peurs dŽmotivantes et se rŽvle un frein ˆ la libertŽ de l'individu.

Jouer de cette culpabilitŽ, consciemment ou inconsciemment, est encore une fois antiŽconomique. Cette utilisation crŽe tant de contentieux (qu'il faudra rŽŽquilibrer par la suite), qu'il vaut mieux, sans aucun doute, s'en abstenir systŽmatiquement d'emblŽe.

 

 

 

 

            Le mŽcanisme des clivages.

Ces cinq groupes de besoins participent, comme une mosa•que, au "BESOIN" DE TRAVAILLER. Alors que les cinq groupes de peurs indissociables peuvent interfŽrer nŽgativement et s'opposer ˆ la volontŽ de travailler[5]. Lorsqu'une pŽriode collective de ch™mage intense et durable survient, une IMPOSSIBILITƒ s'oppose ˆ la satisfaction de ce besoin. De lˆ rŽsulte ce que l'on appelle communŽment un "clivage" psychologique ; ou une "fracture" pour employer un terme plus familier depuis quelques annŽes. Ces mots familiers dissimulent cependant un mŽcanisme pas nŽcessairement bien connu de l'opinion, bien qu'il soit simple en thŽorie. Il peut tre intŽressant de s'y attarder, car sa bonne comprŽhension recle des solutions.

 

D'abord, cette opposition, par effet de friction morale dans l'individu, produit un sentiment douloureux. Ainsi qu'une impression de frustration enveloppante gŽnŽralisŽe. Cette douleur, comme il en est de mme en mŽdecine, permet de rŽvŽler un mal plus profond. C'est une sonnette d'alarme !

On comprendra peut-tre mieux la raison de l'introduction gŽnŽrale de cet ouvrage qui a commencŽ par l'Žvocation de ce sentiment douloureux, car il est significatif d'un grand dŽfi et tournant de l'Histoire. La fracture DOIT tre rŽsolue. Se dire que le ch™mage se rŽsoudra mŽcaniquement tout seul est une vue de l'esprit. Le dŽnouement sera inconscient et long ; ou conscient et plus rapide. Mais les peuples devront modifier leurs attitudes pour que la fracture puisse dispara”tre.

Ce sentiment peut, bien entendu, tre occultŽ par des ch™meurs ou des non-ch™meurs. De mme qu'on peut effacer la douleur physique par les antalgiques, ou d'autres procŽdŽs. Les moyens peuvent tre trs variŽs. Par exemple, en se reconstruisant un monde compensatoire narcissique, ˆ part de la sociŽtŽ.

 

En parallle au dŽsir de travailler, il s'associe toujours plus ou moins son dŽsir contraire : le dŽsir de ne pas travailler. C'est sans doute en partie pourquoi la sociŽtŽ cherche plus ou moins inconsciemment ˆ pousser le ch™meur ˆ retravailler immŽdiatement. Pour qu'il n'ait pas le temps de laisser ˆ ce dŽsir antagoniste le temps de se dŽvelopper. Mais si cela peut se justifier en pŽriode de ch™mage trs limitŽ, en nombre (quelques centaines de milliers de ch™meurs) et en durŽe (trois ˆ quatre mois en moyenne par individu), il est stŽrile de penser pouvoir empcher l'Žmergence de ce dŽsir contraire dans la situation que nous connaissons depuis un quart de sicle en France.

Derrire ce dŽsir de ne pas travailler peuvent se dissimuler les besoins insatisfaits et les peurs associŽes. Ce dŽsir de ne pas travailler que l'on est tentŽ de juger nŽgativement, et le ch™meur en mme temps, est en fait un aspect du mŽcanisme antigne-anticorps dŽcoulant de la guerre Žconomique.

 

De plus, combiner l'impossibilitŽ de trouver du travail et les pressions surimposŽes pour en chercher ˆ tout prix, ne fait que dŽcupler le clivage. Le ch™meur est en quelque sorte pris entre deux feux forces dont la friction supplŽmentaire amplifie l'intensitŽ douloureuse. Voici en particulier un point sur lequel les cadres de l'emploi devraient tre (mieux) formŽs.

Nous pouvons rŽflŽchir ˆ trois raisons objectives, au moins, de ne pas condamner les ch™meurs qui peinent dans leur recherche d'un nouvel emploi.

- L'incapacitŽ du marchŽ ˆ offrir autant d'emplois qu'il y a de candidats est le premier ŽlŽment positif pour ne pas juger.

- Si le ch™meur ne dŽsire pas, ou ne veut pas, retravailler dans un premier temps, la reconnaissance de cette dualitŽ interne, ou de ce "blocage", de cette "rŽsistance", est un deuxime ŽlŽment dont tout esprit scientifique, logique avec lui-mme, tiendra compte. Pour en trouver la vŽritable solution.

- Enfin, si une petite frange de ch™meurs ne voit dans le ch™mage qu'une opportunitŽ ˆ exploiter, c'est que leur conscience morale n'est pas suffisante. Ce ne sera alors pas un jugement nŽgatif sur leur comportement qui rŽsoudra le problme. Mais bien plut™t l'Žtude de moyens de rŽinsertion, voisins de ceux de jeunes dŽlinquants. C'est un troisime ŽlŽment positif pour ne pas juger. (Quant ˆ la poignŽe de vŽritables escrocs au ch™mage, ils tombent dans la catŽgorie des vŽritables dŽlinquants, et suivent un autre processus de rŽhabilitation ou de thŽrapie et sont hors de notre sujet).[6]

Lorsque les besoins fondamentaux, sous-jacents ˆ ce dŽsir de ne pas travailler, ne sont pas correctement analysŽs, il est peu vraisemblable de remotiver un individu. Si le besoin de considŽration semble en dernire analyse le plus fort obstacle ˆ la rŽŽmergence de la volontŽ de travailler, toute critique du ch™meur par le non-ch™meur concernant son oisivetŽ ne fera que renforcer ce dŽsir de ne pas travailler.

D'autre part les rationalisations artificielles, tendant ˆ mettre ce dŽsir rŽactionnaire sur le compte de la paresse de l'individu, ou d'une recherche de profit immoral ˆ rester ch™meur, sont plus que douteuses dans la plus large majoritŽ des cas. Ces explications ne concernent qu'un genre de ch™mage : techniquement appelŽ "apparent" ou "rŽsiduel" (celui qui subsiste en pŽriode de plein emploi).

 

Les ch™meurs de longue durŽe comprennent cette rŽalitŽ du dŽsir de ne pas travailler, mieux que les ch™meurs rŽcents. Quant aux non-ch™meurs, ils semblent se comporter comme s'ils ignoraient totalement ce double besoin contraire et ils ne tarissent pas de critiques ouvertes ou larvŽes. N'est-ce pas la vŽritŽ ?

Une meilleure comprŽhension de ce mŽcanisme du clivage pourrait-elle aider les non-ch™meurs ˆ reconsidŽrer ce besoin de ne pas travailler comme une rŽalitŽ A PRENDRE EN COMPTE objectivement, sans en nier le bien fondŽ ? Ce bien fondŽ s'entend comme : ayant une cause rŽelle et plus profonde sur laquelle il faut agir prioritairement (la revalorisation en particulier) ; et non comme une justification morale de ce besoin en soi, qui conduirait ˆ l'absence d'effort et ˆ la passivitŽ.

 

De cette friction entre ces dŽsirs antagonistes et l'impossibilitŽ de les satisfaire na”t Žgalement la conscience d'un clivage.

Notre sociŽtŽ en est arrivŽe ˆ ce stade de conscience, au sujet du ch™mage. Il y a reconnaissance consciente de l'opposition de deux groupes qui se trouvent de part et d'autre d'un fossŽ ou d'un prŽcipice. Sans que l'on sache bien par ailleurs ce que contiennent ce fossŽ ou ce prŽcipice ! Sans doute toutes nos peurs de ce que nous ne comprenons pas.

Ce clivage, pour ce qui nous concerne, se traduit par une sociŽtŽ dite "au travail" et une autre "inemployŽe". Ou plus prŽcisŽment peut-tre une France pauvre et une France riche, car le ch™mage n'est peru que par cet aspect de l'argent. /


 

 

 


L'Žtape suivante de rŽduction du clivage, reste ˆ franchir par toute la sociŽtŽ. Il n'est pas certain qu'elle comprenne bien ce que "rŽduction" peut signifier concrtement.

Comment peut s'opŽrer cette rŽduction ? Rappelons prŽalablement que LA rŽaction premire et naturelle, instinctive, ˆ tout clivage et au sentiment douloureux qui l'accompagne, peut se manifester de trois manires bien connues.

- Par un Žchappement vers tout ce qui peut endormir la souffrance. Il y a alors apparition d'une apathie, de degrŽ plus ou moins grand (rappelons encore une fois que les observateurs Žtrangers se disent frappŽs par cela, en ce qui concerne les FranaisÉ puisque les Franais sont en train de l'oublier ˆ nouveau en ce dŽbut de sicle !É) ; et pouvant mme conduire ˆ l'extrme, ˆ l'autodestruction. En 1999 et dŽbut 2000, cette rŽaction semble bien la plus Žvidente.

- Par un contournement, notamment par des solutions illŽgales (dŽjˆ ŽvoquŽes).

- Par une agressivitŽ, tournŽe vers les autres ou sur soi-mme, pouvant aller jusqu'ˆ l'explosion sociale ou l'autodestruction (nous n'en sommes pas lˆ pour le moment). Ces rŽactions seront peut-tre plus faciles ˆ observer chez les voisins que chez nous-mmes ; les exemples d'autres genres de clivages ne manqueront pas ˆ l'observateur.

 

Cette rŽaction instinctive peut-elle tre ŽvitŽe, dans l'une et l'autre de ses trois variantes ? Ceux qui Žtudient le mŽcanisme de clivage nous confirment qu'il existe une seconde voie de rŽsolution du problme. Pour cela, il est d'abord nŽcessaire de rŽsister ˆ la rŽaction spontanŽe et habituelle prŽcŽdemment dŽcrite. Il est indispensable ensuite de diminuer l'intensitŽ du sentiment douloureux. Car la douleur finit par paralyser et anŽantir la volontŽ.

Nous n'avons pas encore fait ces deux pas, sur le plan collectif.

 

L'individu qui parvient ˆ dŽpasser ce sentiment douloureux a quelque chance alors de discerner une opportunitŽ de progrs. Une "sortie constructive vers le haut, par la rŽconciliation", au lieu d'unau lieu d'une Žchappatoire vers le bas, c'est-ˆ-dire d'un "Žchappement enfermement destructif vers le conflit, le rejet mutuel et l'exclusion".

Si le bon sens en ressent intuitivement la vŽritŽ, il est cependant difficile de bien saisir l'alternative qui s'offre ˆ l'individu, comme ˆ la sociŽtŽ. Ou de comprendre comment faire.

Nous pouvons prendre un exemple qui sera sans doute mieux peru par l'esprit mathŽmatique, et qui symbolise cette croisŽe des chemins. On peut dire, par analogie, que le "calcul dŽrivŽ", complexifiant l'unitŽ premire, est un peu comme cette sortie enfermement chaotique du clivage, vers le bas. Tandis que le "calcul intŽgral" permet de revenir ˆ l'unitŽ et ˆ la simplicitŽ initiale. Le propos n'en sera peut-tre pas plus clair pour le non-mathŽmaticien ! Pour percevoir cette sortie, peut-tre faut-il tout simplement penser ˆ s'orienter avec gŽnŽrositŽ et sincŽritŽ, vers la simplification des rapports humains.

La chose la plus importante ˆ faire, pour mettre en Ïuvre cette rŽsolution positive d'un/ clivage entre des positions, des pensŽes inconciliables au premier abord, est le rŽtablissement de justes relations entre les individus (figurŽes par le symbole ci-contre des deux flches).

Cela veut dire que le dialogue ne suffit pas ˆ lui seul. Il doit en plus tre animŽ par la tolŽrance et une bonne volontŽ. Bonne volontŽ de tenir autant compte de son point de vue que de celui du vis-ˆ-vis. Et non pas volontŽ de compromis, ni de marchandage, ˆ l'image de notre monde contemporain.

Pour cela, il faut du temps ! N'est-ce pas tout un art de vivre ? Nous sommes si habituŽs ˆ considŽrer que notre point de vue est le meilleur, que l'autre a tortÉ Ou le contraire ! Nous craignons tant, si nous abandonnons notre manire de voir, de n'tre plus rien, de laisser se dŽsintŽgrer notre personnage ! Que nous cherchons sans cesse ˆ convaincre par tous les moyens. ConsidŽrant parfois que tous les moyens sont bons, selon le vieil adage. Mais nous oublions de considŽrer que chacun avance ˆ sa vitesse, et avec ses propres moyens, sur la route de la vie. Pour prendre une image, c'est un peu comme si nous considŽrions que tous les Žcoliers et les Žtudiants devaient tre dans la mme et unique classe, ˆ apprendre le mme sujet. Paradoxalement, cette conception intellectuelle univoque - mais pas universelle - des choses conduit ˆ la sŽparation entre les individus. Et pourtant, tous aspirent ˆ l'unitŽ fondamentale entre les tres !É

 

Si la rŽduction des clivages est essentielle ˆ la vie, comment alors la guerre Žconomique peut-elle aboutir ˆ quoi que ce soit ? Comment ceux qui pensent que cette guerre Žconomique est inŽvitable, voir souhaitable pour leur propre bŽnŽfice, proposent-ils de rŽduire la fracture sociale ? Ë terme, elle finira par les mettre ˆ ŽgalitŽ dans un champ de ruines. L'Histoire nous l'apprend. T™t ou tard les guerres rŽelles viennent faire table rase des appŽtits anormaux et exclusifs.

Comment alors le rejet mutuel de deux fractions d'une mme nation peut-elle offrir un terrain stable pour construire une sociŽtŽ renouvelŽe ? Ces voies d'exclusion, ˆ l'intŽrieur d'une mme Nation, sont sans issue. Comme ils le sont au niveau mondial par ailleurs.

 

Une rŽconciliation sociale ET une rŽconciliation Žconomique semblent bien tre deux enjeux incontournables de notre monde moderne. Le premier est peut-tre plus facile ˆ rŽaliser car il est plus de taille nationale. Mais les comportements dans les entreprises franaises ne sont-ils pas aussi modifiables assez rapidement, cela malgrŽ les mauvais exemples importŽs ou hŽritŽs de notre propre histoire ?

 

Les clivages du ch™mage.

            Ce processus de clivage majeur entre le besoin de travailler et l'impossibilitŽ de trouver un emploi, avec comme corollaire le besoin antagoniste de ne pas travailler, peut se dŽcliner selon les principaux thmes ŽtudiŽs dans cet ouvrage ; comme simple illustration de l'universalitŽ du mŽcanisme de fracture.

Tous ces clivages ne concernent pas nŽcessairement une mme personne ; d'autre part, bien certains des individus en sont libres.

- Clivage entre le besoin individuel d'assumer sa propre indŽpendance et l'oppression fiscale et administrative (ainsi que le refus d'exceptions et d'amŽnagements plus souples). Avec le besoin antagoniste de soumission ˆ des formes de dŽpendance.

- Clivage entre le besoin de se libŽrer de la peur de manquer et l'impossibilitŽ d'acquŽrir une indŽpendance financire minimum, garante de cette Žmancipation matŽrielle. Avec le besoin antagoniste d'un certain fatalisme, vis-ˆ-vis de la volontŽ de domination par les plus forts.

- Clivage entre le besoin d'estime du ch™meur et l'impossibilitŽ d'obtenir une quelconque reconnaissance de sa condition. Avec le besoin antagoniste d'isolement protecteur et d'abdication de cette demande.

- Clivage entre le besoin des non-ch™meurs de se libŽrer du sentiment inconscient de culpabilitŽ et l'impossibilitŽ d'identifier cette culpabilitŽ. Avec le besoin antagoniste d'autopunition. (Notons au passage l'inversion de la proposition vis-ˆ-vis d'une tendance plurimillŽnaire erronŽe qui a glorifiŽ l'autopunition. C'est bien le besoin de libŽration et non la culpabilitŽ qui est salvatrice !).

- Clivage entre le besoin de se libŽrer des idŽes fausses et l'obstacle entretenu pas les idŽologies. Avec le besoin antagoniste de croire aveuglŽment.

- Clivage entre le besoin d'espoir et le pessimisme entretenu par une pensŽe superstitieuse. Avec le besoin antagoniste de s'appesantir sur une dŽsespŽrante douleur morale, propre ˆ une vue passŽiste de la civilisation ("Autrefois, c'Žtait diffŽrent !É").

- Clivage entre le besoin de penser par soi-mme et l'obstacle du tam-tam mŽdiatique. Avec le besoin antagoniste de se reposer sur l'autoritŽ des autres (ce point, dans son application au ch™mage, sera explicitŽ au chapitre suivant).

- Clivage entre les besoins d'affirmation des divers partis politiques et l'obstacle de la pensŽe d'opposition et de la culture de la diffŽrence. Avec le besoin antagoniste d'alliance de circonstance, pour suivre les lignes de moindre rŽsistance (ce point, dans son application au ch™mage, sera explicitŽ dans la deuxime partie).

 

Nous ne pouvons manquer d'illustrer aussi le clivage qui se produit conceptuellement au niveau de l'Žconomie, de manire trs simple, avec le schŽma suivant. /


 

 


            Bien d'autres formes de clivage peuvent tres observŽs par le chercheur attentif. Tout l'intŽrt est, ne le perdons jamais de vue, d'offrir une opportunitŽ de progrs, qu'elle soit au niveau de la simple histoire d'un individu ou de celui de grands moments de l'Histoire. Ce progrs rŽel s'accompagne toujours de libertŽ et d'harmonie (gŽnŽrateurs de bonheur).

Pour le moment, nous ne savons pas encore bien ma”triser ces renaissances, sans la douleur inhŽrente ; comme c'est le cas du ch™mage. La reconnaissance de ces processus de clivage peut cependant en accŽlŽrer les solutions.

 

 

 

É AUX MESURES ADƒQUATES.

 

            Pouvons-nous enfin essayer de reclasser les besoins essentiels des ch™meurs, que nous avons rencontrŽs dans les chapitres prŽcŽdents, selon ces cinq groupes de base ? Nous y gagnerons peut-tre en clartŽ. Les mesures contre le ch™mage/pour l'emploi ne peuvent tre adŽquates que si elles correspondent aux besoins rŽels et non thŽoriques ou supposŽs. Le ch™mage perdurant comme jamais au cours de ce dernier quart de sicle du millŽnaire, force est de conclure que l'analyse des besoins ˆ la base est insuffisante ; et non pas l'ingŽniositŽ - incontestable - des mesures techniques. Ce classement ŽlŽmentaire a la force de sa simplicitŽ ! Il est comprŽhensible par tous. C'est aussi un outil de diagnostic pratique et efficace. C'est enfin un schŽma d'orientation et de dŽfinition des prioritŽs concrtes concernant les aspirations sociales.

 

 

 

Besoin vital de sŽcuritŽ.

            Le symbole trs palpable de ce besoin est l'argent. Comme c'est un besoin qui est, dŽs le dŽbut du ch™mage, mis en cause par l'engrenage financier et fiscal, nous nous y

sommes particulirement attardŽs. Nous avons aussi ŽvoquŽ l'effet paradoxal dŽmotivant /de l'argent, lorsque le ch™meur n'Žtait plus stimulŽ par la qute d'un salaire et commenait ˆ se laisser "couler" plut™t que de reprendre n'importe quel travail. Le mŽcanisme du clivage nous fait comprendre un peu mieux l'imbrication des motivations et des dŽsirs contradictoires en jeu.

Ce besoin est vital au sens strict du terme. C'est pourquoi les mesures collectives concernant la nourriture, le logement, la santŽ sont des prioritŽs reconnues de tout temps. Sans un minimum de rŽponse ˆ ce besoin, les autres restent en arrire plan. Cependant la quantification de ce minimum est trs variable pour chaque individu. Nous l'avons ŽvoquŽ ˆ propos de ces chiffonniers du Caire. Les mesures globales sont donc dŽlicates ˆ mettre en Ïuvre et ne peuvent tout rŽsoudre. Il n'en reste pas moins un sujet sur lequel des amŽliorations importantes doivent tre apportŽes, sur le plan fiscal tout particulirement. Avec comme perspective l'autonomie de ces acteurs particuliers qui se retrouvent entre activitŽ rŽmunŽrŽe et retraite. La sociŽtŽ dans son ensemble s'y oppose encore.

C'est le premier grand dossier que notre sociŽtŽ doit traiter, si elle veut se sortir de sa fracture.

 

Besoin d'union.

            Il a ŽtŽ citŽ ˆ propos de la rupture affective rŽsultant de la sŽparation de l'entreprise. Le ch™meur se retournant vers sa famille, s'il en a une bien sžrŽvidemment, trouve une compensation dans un investissement plus important de son temps / qu'il focalise sur la cellule familiale de base. Bien que ce soit un besoin puissant, il n'est pas le problme essentiel rŽsultant du ch™mage. La rupture avec de fausses identifications ˆ l'image illusoire de l'entreprise, nous l'avons notŽ, est plut™t un bien sur le plan des relations humaines pour lesquelles le ch™meur peut se rŽinvestir de manire nouvelle. Cela, dans l'idŽal bien sžr. Les organismes s'occupant du ch™mage ne savent pas comment manager sur ce plan. Nous y reviendrons ˆ propos de la recherche de remdes.

La "perte d'identitŽ" est une expression couramment employŽe pour caractŽriser la situation de ch™mage. Elle nŽcessite cependant un approfondissement, pour prendre son vrai sens. Cette coupure avec une partie de soi-mme qu'on nomme "identitŽ" doit s'entendre plus comme l'abandon d'une fausse personnalitŽ, fondŽe sur des valeurs dŽpassŽes pour l'individu. Comme ces fausses valeurs de compŽtition attachŽes ˆ la notion de travail ; comme l'identification ˆ une place au sein d'une entreprise, ou un rang social etc. Cette perte relative est ressentie nŽgativement sur le plan affectif. Elle revt nŽanmoins un sens positif pour celui qui s'en rend libre. (Sans remettre en question nŽcessairement les salariŽs qui y sont attachŽs, et dont la trajectoire est diffŽrente).

On insiste trop sur cet aspect nŽgatif et douloureux, sans mettre suffisamment en valeur l'opportunitŽ positive qui se prŽsente. L'utilisation de l'expression abandon d'une fausse personnalitŽ permet peut-tre de faire mieux appara”tre, contrairement ˆ la notion de "perte d'identitŽ", une opportunitŽ de rŽidentification ˆ des valeurs plus conformes aux aspirations de l'individu. Le poids de l'opinion cependant retarde indžment cette prise de conscience. (Nous reverrons ce point au chapitre II, de la deuxime partie, ˆ propos du travail personnel de distanciation des fausses valeurs).

 

Besoin d'intŽgration ˆ un groupe.

            Au groupe professionnel disparu, les organismes privŽs ou / publics s'occupant du ch™mage cherchent vainement ˆ recrŽer un nouveau groupe artificiel rŽpondant ˆ ce troisime besoin. Cependant, la situation qui conduit les ch™meurs ˆ se rŽunir n'est pas bien exaltante. Il s'agirait plus dans ce cas de rŽpondre ˆ l'instinct grŽgaire du troupeau, qu'au besoin de convivialitŽ et de socialisation ! Lˆ Žgalement, comme il en est du prŽcŽdent besoin, l'environnement personnel peut tre - un temps - une rŽponse ˆ ce besoin.

D'autre part, de nombreux ch™meurs de longue durŽe peuvent Žprouver Žgalement un besoin de solitude paradoxal. Un peu comme un convalescent au sortir d'un traumatisme. Ce besoin d'intŽgration ˆ un groupe est, contrairement ˆ ce que l'on pense couramment, un besoin trs secondaire dans le cas du ch™mage. Si les organismes s'occupant du ch™mage favorisent les regroupements, il y aurait encore beaucoup ˆ faire pour les rendre dynamiques, en liaison avec le besoin suivant de valorisation. Pour le moment il est rŽpondu ˆ ce besoin de manire statique : il y a des lieux de rencontre, de mieux en mieux amŽnagŽs, il est vrai, mais qui sont sans ‰me trop souvent ; sans vŽritable chaleur humaine, ni enthousiasme.

Besoin de valorisation.

            Ce besoin, qui ne vient qu'en quatrime position dans la hiŽrarchie traditionnelle, est pourtant d'un poids sans doute / aussi important que les besoins vitaux essentiels. Nous avons cherchŽ ˆ le mettre en Žvidence tout au long du chapitre III prŽcŽdent, en parallle avec le sentiment de culpabilitŽ de la sociŽtŽ dite "active". Il n'est apportŽ actuellement, comme chacun peut s'en rendre compte, AUCUNE RƒPONSE ˆ ce besoin. De plus, il est compltement occultŽ ; personne n'en parle. Comme les solutions ne sont pas monŽtaires et ne s'opposent pas ˆ la cupiditŽ liŽe ˆ l'argent, mais relationnelles et en liaison avec l'Žgo•sme naturel de l'tre humain, le problme est ˆ la fois plus simple et plus difficile. Plus simple, car les cožts sont limitŽs ; plus compliquŽ, car les changements d'attitude nŽcessitent un sursaut de conscience difficilement orchestrable et mal prŽvisible. Mais tant que ce besoin n'est pas reconnu, et admis par la majoritŽ d'une sociŽtŽ comme un fait tangible, il ne sert ˆ rien d'Žvoquer des solutions techniques.

 

C'est sans aucun doute l'humiliation reue par des millions d'individus, ˆ laquelle s'ajoute une non-reconnaissance du "statut de ch™meur", qui explique en grande partie le refus de retravailler d'un grand nombre. Quelle motivation les ch™meurs peuvent-ils avoir pour continuer ˆ participer ˆ la conservation d'une sociŽtŽ dont les valeurs ne riment plus ˆ rien pour eux ? Ne sommes-nous pas ˆ un moment de bascule de la sociŽtŽ o les valeurs Žconomiques n'ont pas encore retrouvŽ leur juste mesure motivante, et o les valeurs sociales sont encore trop frustres et manquent d'humanitŽ ?

            C'est le deuxime grand dossier que notre sociŽtŽ doit traiter, si elle veut se sortir de sa fracture.

 

 

Besoin de savoir.

            La sociŽtŽ est compltement dŽboussolŽe en ce qui concerne / l'explication du ch™mage. Elle ne comprend pas. Elle ne voit mme plus qu'elle s'accoutume depuis un quart de sicle aux rationalisations Žconomiques. Trop obnubilŽe par la non satisfaction des autres besoins, ne se cache-t-elle pas les yeux pour Žvacuer un sujet supplŽmentaire d'inquiŽtude ? Alors qu'une pŽdagogie calme et sereine, non idŽologiquedŽmagogique, serait sans doute un baume pour faire patienterespŽrer et patienter la nation pendant cette phase d'ajustage historique. Mais il semble que la pŽdagogie soit une forme de communication mal reue par les Franais, ou ignorŽe. On peut se demander pourquoi. D'autres peuples savent y recourir sans Žtat d'‰me pourtant !É Du moins en est-il ainsi ˆ propos du ch™mage o tout semble entendu une fois pour toutes. Pourtant nous acceptons bien d'Žcouter des orateurs, lorsqu'il s'agit par exemple de comprendre les Žtoiles ! Les chercheurs bien connus et apprŽciŽs de ce domaine ne pourraient-ils pas servir de modle pŽdagogique ?

Cerner l'avenir constellŽ de promesses vraies, n'est-ce pas redonner ESPOIR ? Et chacun sait que l'espoir est une thŽrapie extraordinaire qui permet ˆ l'individu de traverser bien des Žpreuves. Comme nous l'avons dŽjˆ notŽ, l'espoir doit tre raisonnŽ et s'appuyer sur des ŽlŽments tangibles. Les faux espoirs qui sont fabriquŽs artificiellement en revanche dŽtruisent la confiance, et augmentent donc le degrŽ d'anxiŽtŽ pathogne. Nous reviendrons sur ce point des annonces de "dŽcrue du ch™mage" et autres amalgames entre "reprise de l'Žconomie" et "disparition du ch™mage".

           

            Les sociŽtŽs sont en manque de repres, nous dit-on ˆ l'encan. N'est-ce pas parce que les citoyens en ont assez des doctrines de toutes natures que les repres traditionnels n'ont plus de force ? Les doctrines politiques, sociales, Žconomiques, financires, intellectuelles, religieuses, etc. sont dŽpassŽes par les ŽvŽnements qui les contredisent !

Le citoyen ne cherchent-il pas plut™t des clŽs expŽrimentales et scientifiques pour comprendre par lui-mme le monde contemporain qui file devant ses yeux ? Sans que les autres pensent pour lui ; en Žchangeant la comprŽhension de ses expŽriences avec celle des autres. Ces repres dont on nous dit qu'ils manquent, ne peut-il les trouver par lui-mme ? La comprŽhension de ses motivations, qui est une manire de penser plus librement et de se dŽsillusionner, n'est-elle pas une voie conduisant ˆ une explication du prŽsent et de l'avenir ? Sans oublier sa capacitŽ insondable de crŽativitŽ qui lui fait dŽpasser son Žgocentrisme. Les peuples antiques avaient pour s'instruire et se guider les exemples fournis par les personnages mythologiques. Notre sicle les a oubliŽs et les hŽros contemporains se font plut™t rares ; bien que quelques-uns subsistent ! Les sciences de l'tre humain peuvent-elles alors combler ce vide ? EspŽrons que ce bref rappel didactique sur les motivations aura rempli tant soit peu ce but.

Les peurs.

            Leur impact ˆ propos du divorce entre salariŽs et ch™meurs est sans doute encore largement sous-estimŽ. Attirer trop l'attention sur elles, n'est pas la solution. Les ignorer non plus. Une juste mesure dans l'identification de leur poids est donc souhaitable.

La peur se dissimule parfois sous des voiles tŽnus qui ne sont pas reconnus.

Pour l'anecdote, citons la prŽsentation ˆ la tŽlŽvision de l'ouvrage : "L'entreprise barbare" [7] qui dŽnonait l'utilisation du management par la peur. Les rŽactions des participants prŽsents ne se firent pas attendre. Pour l'un, "‚a ne se passait pas comme cela dans son entreprise". Un autre Žmit des doutes et trouva qu'il y avait "un peu de gŽnŽralisation" dans ces propos excessifs. Ce genre de management paraissait largement "incroyable", "Žpouvantable"É On peut se demander si ces rŽactions de rejet, vis-ˆ-vis de cette utilisation de la peur, n'Žtaient pas elles-mmes inspirŽes par des peurs plus subtiles. Peur d'entacher la sacro-sainte image de l'entreprise au service de l'humanitŽla collectivitŽ. Peur de verser dans une attaque systŽmatique des mŽthodes de management, risquant d'Žclabousser un tant soi peu les participants. Peur de rompre avec la forme de dŽbat consensuel qui s'Žtait Žtabli sur le plateau de tŽlŽvisionÉ Et sans doute bien d'autres peurs ou apprŽhensions encore plus subtiles. (Le lecteur s'amusera ˆ reclasser ces peurs dans les 5 grandes classes).

Mais ces rŽactions, par elles-mmes, ne prouvent-elles pas cette grande difficultŽ ˆ reconna”tre qu'il y a une tendance instinctive ˆ agir sur les peurs des autres ? Et qu'ˆ l'inverse les peurs nous paralysent beaucoup plus souvent que nous ne le voulons l'admettre ? En entreprise, il n'est pas nŽcessaire d'agiter un b‰ton pour manager par la peur. Bien des fois, il suffit de jouer de la "conformisation de pensŽe et du comportement du groupe" pour faire pression, par la peur, sur un salariŽ "dissident". Chacun le sait bien. Mais tout le monde n'identifie pas la peur sous-jacente !

 

 

            En gardant ˆ l'esprit cette classification, nous pourrons peut-tre ainsi mieux comprendre les prioritŽs des mesures ˆ prendre pour diminuer le sentiment douloureux du clivage produit par le ch™mage. Et pour redynamiser toute une sociŽtŽ, en lui redonnant espoir.

 

 

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[1] D'autre part, lLes diffŽrentes manifestations de la peur originelle se dissimulent derrire de nombreux mots : terreur, Žpouvante, frayeur, effroi, PEUR, affolement, alarme, angoisse (nŽe d'une menace imminente mais diffuse et non identifiŽe, qui fait dire ˆ quelqu'un qu'il n'a pas peur, alors que la mme cause est ˆ l'Ïuvre dans l'ombre), anxiŽtŽ, inquiŽtude, crainte, dŽfiance, apprŽhensionÉDoute ((rarement considŽrŽ comme une peur ; mais sont Žtymologie : dubitare, craindre, hŽsiterÉ ne laisse aucun doute ! ).

[2] Exactement comme pour les publicitŽs qui jouent de la peur sous prŽtexte d'amener le consommateur ˆ se rassurer en achetant toujours plus du produit concernŽ. Mais la rŽaction compensatrice ne gŽnre qu'un peu plus de dŽsirÉ puis de peurÉet le cercle infernal n'en finit pas. Jusqu'au moment o le consommateur rejette publicitŽ et produit ˆ la fois.

[3] Rab‰chŽ de manire souvent inexacte dans le moindre feuilleton ˆ l'eau de rose o les acteurs se disent consciemment "culpabilisŽs" ; ce qui ne correspond pas au sentiment inconscient de culpabilitŽ.

[4] (Si la blessure n'est pas trop prononcŽe, elle peut aussi conduire ˆ "prendre sa revanche" dans une suractivitŽ agressive. Mais la situation du ch™mage ne semble pas confirmer cette direction pour le plus grand nombre)nombre.

[5] Notons qu'un certain taux de peur peut alimenter non pas une volontŽ de travailler, mais une rŽaction d'agitation plus ou moins dŽsordonnŽe, peu productive et peu crŽatrice.

[6] Quant ˆ la poignŽe de vŽritables escrocs au ch™mage, ils tombent dans la catŽgorie des vŽritables dŽlinquants, et suivent un autre processus de rŽhabilitation ou de thŽrapie et sont hors de notre sujet.

[7] de StŽphne Jourdain, en septembre 99.