CHAPITRE V

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

¥ Addenda ? (mercredi 28 juin 2000—> la chappe de plomb actuelleÉ l'alternance de drame et de silence É/É)

¥ VƒRIFIER SI DOUBLON ??? "Pourtant nous acceptons biend'Žcouter des orateurs, lorsqu'il s'agit par exemple de comprendre les Žtoiles ! Les chercheurs bien connus et apprŽciŽs de ce domaine ne pourraient-ils pas servir de modle pŽdagogique ?

 

LE SPECTACLE DE L'incertitude

 

 

 

"La dŽmarche pŽdagogique est indissociable de la mŽthode scientifique"

 

 

CHAPITRE V. — LE SPECTACLE DE L'incertitude.

LE BESOIN D'INFORMATION DU CHïMEUR. — L'INFORMATION EN MIETTES. — Les effets

dŽsagrŽgeants des spectacles. — Leitmotiv obsessionnel Žconomique. — Point de vue unidirectionnel. — ƒchos de pensŽes fausses. — Effet clivant d'un discours de sourds. — L'exemple amplificateur du sens de l'Žchec. — Les montagnes russes. — Le Spectacle de la dŽchŽance. — Pourquoi ?É . — LA QUæTE DƒSABUSƒE D'ESPOIR.

 

 

 

 

T

out est tranquilleÉ On entendrait une mouche voler ! ". Certains se rappelleront ce vieil air des annŽes cinquante qui rŽsonne curieusement, de manire un peu nostalgique, en Žcho ˆ cette tranquillitŽ apparente du monde d'aujourd'hui. L'activitŽ de millions de personnes qui nous parvient par le truchement des mŽdia donne, un court instant, l'apparence que tout va bien, que l'Žconomie repart, que les demandeurs d'emploi vont au turbin faire ce qu'il faut pour retrouver du travail. Les percŽes de l'exportation et de la technologie des nouveaux moyens de communication rassurent. Mme si la solidaritŽ internationale se prŽoccupe activement de nos trs proches voisins dans le malheur et leur tend une main secourable, les guerres et les conflits sont repoussŽs en pensŽe ˆ des annŽes-lumire de nos frontires mentales.

Les ch™meurs pourtant n'ont pas l'‰me lŽgre ; les salariŽs non plus ! Le silence ambiant de ces dernires annŽes, concernant le drame du ch™mage, ne s'accompagne pas, au passage du millŽnaire, de cette innocente insouciance des annŽes de plein emploi d'autrefois, que l'Žvocation de la chanson nous rappelait. La blessure du ch™mage demeure trop profonde.

                  Chacun a une Žcoute dite sŽlective. C'est-ˆ-dire que nous entendons mieux ce qui nous concerne. Parfois nous n'entendons mme pas ce qui nous est Žtranger ! Pour rester dans notre thme, attachons-nous ˆ Žcouter le monde mŽdiatique comme un ch™meur, mme si nous ne le sommes pas ou plus. Tous mŽdia confondus. Ce n'est pas tel ou tel propos survenu ˆ telle ou telle Žpoque qui est important en soi, mais la rŽsultante de tous ces fragments d'information et de parole concernant directement ou indirectement le ch™mage. Cette rŽsultante est-elle cohŽrente et harmonieuse, ou n'est-elle qu'un bruit de fond, comme un chaos ? Ou bien cohŽrente, mais inharmonieuse ? Seuls les ch™meurs peuvent rŽpondre pour eux-mmes en fonction de leur situation prŽcise.

Essayons nŽanmoins de comprendre la tendance gŽnŽrale, limitŽe encore une fois strictement ˆ notre sujet. Nous nous demandions au chapitre III prŽcŽdent si les mŽdia ont un regard, en propre, ou ne sont que l'Žcran impartial d'un peuple. Ce rapide aperu permettra peut-tre au lecteur de trouver une rŽponse.

 

 

 

LE BESOIN D'INFORMATION DU CHïMEUR.

 

 

E

n nous rŽfŽrant aux cinq grands groupes de besoins ŽvoquŽs au chapitre prŽcŽdent, nous nous apercevons que le besoin d'informations s'adresse ˆ la moins pressante des motivations, relativement, du ch™meur : le besoin de conna”tre. Le ch™meur de fra”che date se sent certainement plus concernŽ par des sujets trs pratiques. Les petites annonces d'offres d'emplois sont en effet le quotidien de l'information essentielle, en gŽnŽral ; ˆ c™tŽ de la consommation mŽdiatique gŽnŽrale ˆ laquelle il est habituŽ. Ë mesure que le ch™mage s'allonge, que le budget devient plus restreint, des choix s'opŽreront, sans doute au dŽtriment des supports-papier devenus trop onŽreux.

Paralllement, le ch™meur dispose de plus de temps. La radio et la tŽlŽvision, (et peut-tre plus rŽcemment Internet pour certains), prennent une part nouvelle dans la manire dont ils entr'apercoivent le monde extŽrieur. Nous avons citŽ dans les pages qui prŽcŽdent certaines anecdotes provenant de cet ce univers paysage virtuel, indissoluble indissociable du vŽcu du ch™meur. Cette constatation Žvidente ne correspond pas cependant au vŽcu des salariŽs moins disponibles, aussi est-il utile de souligner cette augmentation du degrŽ de l'effet visuel et acoustique de l'information. Parce qu'une certaine fraction de la population de ch™meurs, celle qui se replie sur elle-mme dans un instinct de survie, ne va plus percevoir le monde environnant que par une fentre mŽdiatique en dŽfinitive Žtroite. Parce que les stimuli sonores et visuels sont des Žnergies, et par lˆ mme ils ne sont pas neutres ! Ces bruits s'ajoutent aux contenus intellectuels et affectifs que nous envisagerons plus loin.

 

Les ethnologues ont montrŽ par exemple que les rythmes binaires[1] sont utilisŽs pour augmenter l'agressivitŽ guerrire. Les scientifiques ont prouvŽ l'effet inverse, thŽrapeutique et calmant, d'une musique classique douce sur un mode ternaire[2]. Les physiciens savent que les sons peuvent entra”ner des pathologies graves. Bien sžr, le ch™meur n'absorbe pas plus que le nombre de dŽcibels autorisŽs ! Mais sa disponibilitŽ particulire le conduit ˆ recevoir une surabondance d'informations brutes qui s'accumulent dans sa mŽmoire. Et sa prŽcarisation progressive cause une sorte d'hypersensibilitŽ. Ce qui fait dire ˆ certains, par exemple :

"Je n'Žcoute plus les infos ni les dŽbats depuis des mois. ‚a me fait mal au plexus. Je ne supporte plus leur agressivitŽ. Je suis saturŽ par l'inutilitŽ de toute cette agitation stŽrile, de tous ces drames qui sont ressassŽs en permanence. On voit les participants s'invectiver, se contredire, se couper la parole. Ils ne s'Žcoutent pas. Vite, vite il faut qu'ils zappent en permanence sur une autre idŽe. Les animateurs se cachent en permanence derrire le sacro-saint temps d'antenne qu'ils nous jettent ˆ la figure pour nous empcher de penser. Ils cherchent toujours de nouvelles idŽes ˆ la mode pour faire joujou. Ils ne nous expliquent rien dans le fond. Maintenant c'est la mode des "fonds de pension". Et on nous parle encore d'augmenter les prŽlvements pour assurer les retraites de l'an 2020. Bonjour, l'avenir ! S'ils croient que j'ai envie de retravailler ! Y'en a marre !  Quand il s'agit du ch™mage, j'ai le sentiment que je n'existe pas ; qu'ils parlent des martiens. Ë quoi a sert d'entendre tout a ? S'ils croient que je vais les Žcouter patiemment. Je ferme le poste aussi vite que possible. C'est ma manire d'Žmettre un vote de protestation."

 

Les attentes en matire d'information sont, bien entendu, variŽes, et fonction du niveau socioculturel et des passions de chacun. Mais en ce qui concerne le sujet du ch™mage, l'Žcoute est nŽcessairement plus attentive. L'angoisse concernant l'avenir rend aussi plus aiguisŽe la perception concernant les annonces de raisons d'espŽrer. Le besoin de cerner l'avenir, de conna”tre et de comprendre le ch™mage devient pour le ch™meur de longue durŽe, ˆ la fois un sujet de prŽoccupation plus clair et plus dŽsespŽrant. Car il n'entend rien, sinon une longue plainte et un chapelet de malheurs. Ë ce besoin de savoir, ne rŽpond comme toute sensation, que la peur de l'inconnu. Cette peur s'ajoute alors aux autres.

 

 

 

"L'INFORMATION" EN MIETTES.

 

 

Les effets dŽsagrŽgeants des spectacles.

S

i nous rŽflŽchissons calmement ˆ ce qui Žmerge dans notre mŽmoire, ˆ propos du ch™mage, de tout ce quart de sicle, ou simplement des dernires annŽes pour les plus jeunes, pouvons-nous dire que nous avons une vision claire des causes du ch™mage et des solutions apportŽes ? Si tel Žtait le cas, le ch™mage perdurerait-il encore ? Pouvons-nous nous souvenir de certaines informations, certaines Žmissions, comme de moments de grand espoir, dont l'effet est encore prŽsent et tonique ? Elles sont bien rares ! Quelques anecdotes dŽdramatisantes et encourageantes ont ŽtŽ citŽes prŽcŽdemment, mais elles dŽpassent le contexte habituel du ch™mage. 

Pouvons-nous nous rappeler des informations ayant trait ˆ une action quelconque qui a rŽsolu quelque grand problme liŽ au ch™mage ?É

 

Cette qute du savoir ne s'est-elle pas plut™t heurtŽe ˆ un effet dŽsagrŽgeant de tout ce qui nous est dit et montrŽ ˆ propos de ce phŽnomne extraordinaire ?

Pourquoi parler d'un tel effet de dŽlitement ˆ propos de l'information ? Est-ce l'information en elle-mme ou les mŽdia qui sont en cause ? Bien Žvidemment non.

L'information en miettes, communiquŽe sans considŽration synthŽtique d'ensemble suffisante, n'a-t-elle pas cependant cet effet de dŽsagrŽgation d'une pensŽe ? PensŽe qui ne s'y retrouve plus, ˆ force de se perdre dans les mŽandres des contradictions et des dŽtails stŽriles.

Les rares bouffŽes d'oxygne ne sont-elles pas vite ŽtouffŽes par la pollution d'un spectacle Žmotionnel qui joue trop du "pathos", du pathŽtique, comme d'effets de manche ˆ propos d'une cause que tout le monde croit perdue, encore pour des dŽcennies du moins ?

 

L'effet dŽsagrŽgeant appara”t ˆ l'analyse approfondie surtout dž ˆ l'impact que les informations et les discours ont sur les peurs ; et ˆ l'absence d'effet compensatoire sur les motivations. Nous l'avons ŽtudiŽ en dŽtail lors des chapitres prŽcŽdents en ce qui concerne la peur du manque vital et de la dŽvalorisation. Les mŽdia les amplifient par absence de rŽponse ou par exacerbation du sentiment de rŽvolte contre les injustices, en particulier. N'offrant pas de dŽbat suffisamment pŽdagogique pour comprendre le ch™mage et l'avenir qui nous attend, la troisime peur de l'inconnu s'en trouve aggravŽe.

 

La pŽdagogie suppose un accompagnement jusqu'ˆ la synthse qui permet de sortir du conflit, du clivage, de la douleur. Or cet accompagnement s'arrte trop souvent ˆ la porte du nŽant ! En espŽrant on ne sait quelle prescience du spectateur moyen pour qu'il tire lui-mme la sage conclusion. 

Puis, pŽriodiquement, ne sachant rŽpondre, il semble que la voix mŽdiatique se taise momentanŽment sur ce sujet grave du ch™mage comme nous le faisions remarquer au dŽbut.

 

Essayons de prŽciser un peu plus comment ces mŽdia peuvent agir sur le ch™meur, au travers de quelques exemples ?

 

Leitmotiv obsessionnel Žconomique. 

                  Depuis quelques dŽcennies, tout le discours mŽdiatisŽ a tendance ˆ tre enrobŽ d'une couche d'Žconomie, comme une dragŽe ! Nous sommes depuis un quart de sicle tombŽs dans une sorte de monomanie Žconomique de la pensŽe. Les intellectuels ont mme crŽŽ des nŽologismes : Žconocrate, Žconocratie, Žconomisme[3]É Mais la dernire dŽcennie est devenue ahurissante ˆ cet Žgard pour le ch™meur qui a le malheur d'allumer son poste de radio ! Les historiens ˆ venir nous montreront sans doute ˆ quel point nous aurons ŽtŽ endoctrinŽs par ces miettes d'information, pareilles aux saccades d'un tam-tam. Il serait aussi peut-tre judicieux de nous retourner plus attentivement sur l'histoire, pour nous rendre compte que ce genre de mŽthode concernant bien d'autres idŽes fixes, totalitaires, a dŽjˆ ŽtŽ utilisŽ contre les peuples pour les endoctriner. Cela nous permettrait alors de prendre plus de distance et nous confŽrerait plus d'objectivitŽ par rapport ˆ tout discours trop monolithique.

 

Une manifestation sportive, musicale, thŽ‰trale, artistique, est annoncŽe. Et immŽdiatement le responsable vient Žtaler ses Žtats d'‰me sur le manque de moyens financiers, ou au contraire sur les bons rŽsultats de son chiffre d'affaires gr‰ce au taux de remplissage de la salle ! etcÉ Sans se rendre compte qu'il nous g‰che notre plaisir en nous recentrant sur ses problmes financiers qui ne nous concernent pas. Au lieu de contribuer ˆ un moment de dŽtente et de rve, par une promotion intelligente nous offrant un avant-gožt de son spectacleÉ sans arrire-gožt ! Les commentateurs de ces manifestations en rajoutent et font systŽmatiquement un dŽballage "quasi-obscne", dit un ch™meur, des coulisses du business. Nous pourrions passer en revue tous les secteurs, mais la dŽmonstration est inutile. ‚a plait, dit-onÉ Croit-on ? Mais le ch™meur,  dans tout cela ne voit dans tout cela, ˆ tort ou ˆ raison, que le g‰chis de l'argent, dont il aurait tellement besoin pour vivre simplement de manire plus autonome. Toutes les catŽgories socioprofessionnelles ont appris ˆ parler d'Žconomie, pour se plaindre surtout, il faut le reconna”tre. "Mais parce qu'on ne peut rien faire sans moyens financiers !" se dŽfendent automatiquement les interpellŽs. Se demandent-ils une seconde si leurs a”nŽs parlaient d'Žconomie ˆ tout bout de champs ? Cela n'Žtait-il pas aussi bien, sinon mieux ?

 

Si le discours Žconomique est si rŽpandu, il y a sans doute une raison. Elle nous dŽpasse en ce moment. Elle est d'un ordre qui tient plus de l'Histoire des Civilisations. Comme tous les grands courants de pensŽes que les historiens Žtudient et dissquent pour y dŽcouvrir la trace de l'Žvolution de la PensŽe humaine. Les remarques prŽcŽdentes ne tendent donc pas ˆ critiquer cette pensŽe Žconomique en elle-mme et ˆ nier son utilitŽ. Nous cherchons ˆ voir en revanche comment, lorsqu'elle est indomptŽe, lorsqu'elle prolifre de manire anarchique dans nos pensŽes et nos paroles, elle peut tre nocive. Et plus nocive pour certaines populations fragilisŽes. La sociŽtŽ s'alerte de plus en plus de la pollution atmosphŽrique par les fumŽes d'usines et les gaz d'Žchappement. N'y aurait-il pas quelques similitudes ˆ mŽditer avec cet "Žconomisme" chronique, provoquŽ par un abus de parlottes Žconomiques ?É

 

Les mŽlomanes savent que les musiques comportant un leitmotiv obsessionnel peuvent, par une rŽpŽtition trop frŽquente, devenir vŽritablement hypnotiques ou au contraire un dŽtonateur des pulsions agressives[4]. La SociŽtŽ du XXIe sicle, telle que nous pouvons l'espŽrer, pourra-t-elle faire bon mŽnage avec ces rŽpŽtitions excessives d'arguments Žconomiques mis ˆ toutes les sauces, pour le moins pesantes et dŽmoralisantes ? O bien, son effet rŽvŽlateur des Žgo•smes,  - mais dŽstructurant des personnalitŽs-  une fois terminŽ, ce discours Žconomique ne prendra-t-il pas une place plus relative et discrte ? Au profit de la culture, sous tous ses aspects, par exemple. On nous dit que nous avons ce choix culturel aujourd'hui. Mais est-ce bien exact ?É

 

Les ch™meurs qui bouchent leurs oreilles ˆ ce sempiternel refrain Žconomique et ferment leurs yeux au spectacle en miettes font sans doute un dŽbut de travail de rŽsistance utile, c'est-ˆ-dire de consommateur plus exigeant.

 

                  Point de vue unidirectionnel.

                  La rŽpŽtition d'un point de vue a pour effet de ne plus permettre qu'une vision unidirectionnelle, une "pensŽe unique" fataliste, pour prendre la terminologie actuelle. Il ne reste plus de temps pour d'autres pensŽes. Tout est regardŽ au travers des jumelles de l'Žconomie. C'est-ˆ-dire soit ˆ travers des thŽories, soit ˆ travers des drames dŽmoralisants, puisque l'Žconomie est dŽrŽglŽe actuellement. Cette unidirectionnalitŽ nous fait oublier l'individu humain qui est en face de nous. Nous ne voyons qu'un acteur Žconomique artificiel. C'est-ˆ-dire que nous ne le considŽrons qu'en fonction de ce qu'il peut nous "rapporter", ou menace de nous faire "perdre". Le propos est-il excessif ?É

Parfois, une voix dans le dŽsert tente de nous dire que l'Žconomie n'est pas tout, qu'il y a la Culture, la Science, la Religion, le Divin, l'ArtÉ Mais personne n'y rŽpond. La masse est avide de tragŽdies pour rŽveiller un instant son attention ŽmoussŽe et lasse. Il est vrai qu'elle n'a pas suffisamment de choix plus enthousiasmant et porteur d'espŽrance en ce moment. Lorsqu'un sujet d'espŽrance s'annonce, le discours Žconomique lˆ encore le rŽcupre, le dŽvore, le digre, pour qu'il n'en reste plus rien de bon ! Par exemple, la dŽnonciation de la "mal bouffe" devient un "crŽneau marketing" o se profile une "bonne bouffe labellisŽe" ; plus encore qu'une cause politique ! Les exemples ne manquent pas.  

Mais le ch™meur cherche une autre direction vers laquelle tourner son regardÉ Et cette direction est bien ardue ˆ trouver. C'est pourquoi il s'isole. Il se protŽgeÉ en attendant des jours meilleurs, comme nous l'avons vu attentivement dans un chapitre prŽcŽdent.

 

                  ƒchos de pensŽes fausses.

   "Le ch™mage a diminuŽ ces deux derniers mois, de 80 000 demandeurs d'emploi en moins. La tendance ˆ la dŽcrue se confirme."

Voici un genre d'information qui a pu faire sursauter le ch™meur pendant l'ŽtŽ 99. Nous avons commentŽ prŽcŽdemment la notion trompeuse de "dŽcrue" qui alimente un faux sentiment d'espoir. La rationalisation de l'information par la tendance statistique peut tre tout aussi mensongre. D'abord, parler de "tendance confirmŽe" inverse ˆ propos d'un phŽnomne qui dure depuis un quart de sicle, en se basant sur quelques mois consŽcutifs, manque singulirement de sens de la mesure ! Quel directeur commercial se risquerait ˆ Žlaborer ses prŽvisions sur un historique de vente aussi court ? Ensuite, on nous dit paralllement que la moitiŽ de ce chiffre est constituŽe d'emplois publics ou d'emplois prŽcaires. Ce qui rŽduit de moitiŽ ces chiffres "optimisŽs" ; et qui implique que la tendance ne peut se poursuivre qu'en s'appuyant sur l'argent public pour crŽer encore plus d'autres fonctionnaires les annŽes ˆ venir venir ; et non sur une dynamique Žconomique du secteur privŽ ! Puis ce point est escamotŽ rapidement par les mŽdia.

Le fait de donner l'information contradictoire, en la juxtaposant laconiquement, ne neutralise pas rŽellement le "caractre mensonger" - le mot n'est pas trop fort - de l'information de base. C'est un peu comme ces lignes en tout petits caractres au bas d'un contrat, qui abusent des personnes crŽdules et sans dŽfense. En effet, comme nous l'avons remarquŽ, chacun a une Žcoute sŽlective : des ch™meurs peuvent vouloir croire ˆ cette "dŽcrue", malgrŽ l'inexactitude mathŽmatique ; le commentateur, en rŽpŽtant la seule partie optimiste de l'ŽvŽnement peut vouloir "encourager les p'tits gars", et croire participer ˆ l'effort collectif contre le ch™mage ; la personne partisane vouloir se "raccrocher aux branches", pour faire croire qu'elle a raison, etcÉ

Les syndicats et les scientifiques en particulier ne s'y sont cependant pas laissŽ prendre, en affichant une prudente rŽserve pour le moins. Tandis que l'information tronquŽe, "dŽsinformante", continuait ˆ tre dŽversŽe les jours suivants dans l'oreille du ch™meur. Tout cela, chacun a pu le constater. S'en souvient-on encore quelques mois aprs ? Dans un an, tout sera oubliŽ ! Mais en attendant, cette rŽpercussion brute de l'information, associŽe ˆ un martelage brutal, heure aprs heure, jours aprs jours, mois aprs mois, annŽe aprs annŽeÉet dŽcennie aprs dŽcennies !É produit son effet nocif, en ne rassurant pas vŽritablement le ch™meurÉ Jusqu'au prochain bŽmol d'une rŽaugmentation du ch™mage.[5] Qu'en sera-t-il en 2001É 2002É? Il ressent toujours l'immense flou dans lequel nous baignons[6].

 

De plus, cette manire de manipuler l'information, si elle permet ˆ chacun d'apprendre au long terme ˆ exercer son jugement, n'en laisse-t-elle pas cependant  des traces nŽgatives qui prendront un temps infini pour s'effacer[7] ? Traces qui demeurent, quelque part, dans l'inconscient collectif. Lorsqu'il s'agit d'un sujet aussi douloureusement humain que le ch™mage, ne vaudrait-il pas mieux avoir un dŽbat plus objectif ? Ne serait-il pas prŽfŽrable de se libŽrer des manipulations qui ne s'appuient pas sur une recherche sincre de la vŽritŽ ? N'est-ce pas de cette manire transparente qu'on peut redonner confiance et stimuler le courage ?

Nous le comprenons bien, il y a un paradoxe entre le dŽsir de bien faire des Žlus et des responsables, pour apporter des solutions au ch™mage, pour montrer qu'ils agissent ; et l'inefficacitŽ des actions qui ne peuvent qu'Žchouer sur un terrain non stabilisŽ au prŽalable. Le dŽbat mŽdiatique, pour le moment, ne semble pas avoir trouvŽ d'autre mŽthode que celle de caisse de rŽsonance des dŽsŽquilibres permanents. Sans mme faire un procs d'intention comme certains, de complicitŽ avec quelques monopoles totalitaires ou subversifs.

Cet exemple de l'ŽtŽ 99 a ŽtŽ vite oubliŽ lors de l'annonce par les pouvoirs publics d'une perspective de "plein emploi", d'ici quelques annŽes. Mais nous devons le garder en mŽmoire, pour ne pas nous faire abuser dans l'avenir, lorsque de telles manipulations se reprŽsenteront, inŽvitablement. Nous reparlerons en particulier de cet illusoire "plein emploi" dans un autre chapitre.

 

"Lorsque nous reprochons ˆ l'autre ses dŽfauts,

ce sont les n™tres que nous voyons en lui."

Proverbe de la Sagesse.

 

Effet clivant d'un discours de sourds. 

                  L'Žconomie en guerre appelle le discours polŽmique (du grec polemikos, "relatif ˆ la guerre"). La sociŽtŽ fracturŽe Žgalement. Et elle semble s'y complaire. Mais quelle place le ch™meur peut-il trouver dans tous ces dŽbats o il est soit absent, soit un enjeu ballottŽ entre deux p™les ; et quasiment jamais un acteur crŽdible et ŽcoutŽ ? Le discours polŽmique est aux antipodes de la dŽmarche scientifique car il ne fait que jeter un peu plus de brumes autour des idŽes. Le ch™meur ne peut rien en attendre pour comprendre sa situation. Si nous sommes objectifs, nous observons que rien de bon n'en est sorti non plus au niveau politique pour amŽliorer sa condition de vie ces dernires dŽcennies. Le prŽtexte de dŽnoncer les injustices par un discours "musclŽ" est bien fallacieux.

Cette manire de discutailler, en clivant la pensŽe en deux camps inconciliables, n'est-elle pas en particulier une sorte de reflet de ce discours de sourds que la sociŽtŽ entretient ˆ propos du ch™mage et du travail ? Autrement dit la fracture sociale n'est-elle pas ˆ la source une fracture de la pensŽe de chaque citoyen ? Comment pourra-t-il vivre avec trs longtemps, sans s'autodŽtruire ? Et s'il ne rŽduit pas son propre dilemme, il ne rŽduit pas la fracture sociale. Le cercle vicieux se referme ainsi sure le citoyen !É

 

En fait, il y a eu peu, ou pas, d'Žmissions vŽritablement polŽmiques ˆ propos du ch™mage ces dernires annŽes. Le propos aurait ŽtŽ trop scandaleux. Les interdits moraux ont fait leur office. Mais ˆ force d'employer cette manire de critiquer, en s'opposant entirement, sans se laisser une marge pour accueillir la pensŽe de l'autre, de mauvaises habitudes subsistent. Et nous la retrouvons en privŽ, comme les anecdotes du chapitre III sur le sentiment de culpabilitŽ nous l'ont fait voir. Si nous voulons penser sereinement ˆ propos du ch™mage, il n'est pas inutile d'identifier au prŽalable notre propre gožt culturel pour ce type de dŽbat conflictuel, plus ou moins violent !É et de savoir prendre nos distances, momentanŽment du moins.

Lorsque nous nous insurgeons contre la violence extŽrieure, par exemple : violence ˆ l'Žcole, violence des banlieues, violences racistes, violence des guerresÉ n'est-ce pas d'abord notre propre violence mentale qui nous gne ?É 

 

 

                  L'exemple amplificateur du sens de l'Žchec.

                  Comme le faisait remarquer un ch™meur ˆ l'Žcoute d'une Žmission, o d'autres ch™meurs Žtaient citŽs en exemple pour avoir trouvŽ le moyen de s'en sortir :

"Ce n'est pas en me montrant que les autres sont dans la misre, que a me soulage et que a rŽsout mon problme. Mais ce n'est pas non plus parce que mon voisin a retrouvŽ du travail que je m'en porte mieux. Moi, je reste sur le carreau. ‚a m'angoisse encore plusÉ"

Comme quoi l'exemple motivant est difficile ˆ manier.

Un autre ch™meur pointait, ˆ propos du film qui a reu le Palme d'or ˆ Cannes en 1999 :

" J'entendais la jeune actrice lors d'une interview nous dire que cette histoire de recherche de travail Žtait finalement une grande leon de courage. De son point de vue, je peux le comprendre. D'autant plus qu'il semble que c'Žtait un peu son parcours personnel pour dŽcrocher le r™le. Mais dans l'Žmission, personne n'avait pensŽ ˆ demander ˆ des ch™meurs depuis longtemps sur le pavŽ, ce qu'ils ressentaient ˆ la vue de ce film. Pour ma part, son exemple de courage, comme elle disait, n'a rŽussi qu'ˆ me dŽsespŽrer un peu plus. S'il faut se battre comme elle, avec cet acharnement Žpouvantable pour un malheureux job, c'est ˆ dŽsespŽrer de la sociŽtŽ. Ce n'est qu'une jungle o les patrons et les politiciens nous racontent que des blagues. Et puis moi, je n'avais pas du tout envie de retrouver des conditions de travail aussi pourries que a. J'ai donnŽ ; je ne veux pas de ce monde-lˆ. "

Ce spectacle, qui mŽrite sans doute sa rŽcompense sur le plan artistique, est vu avec d'autres yeux par les "acteurs" rŽels qui en sont le centre. Nous pourrions sans doute trouver des ch™meurs qui dŽfendraient le point de vue opposŽ ; comme cela se fait pratique systŽmatiquement de nos jours. Mais ce mode d'affirmation de soi, par la contre-critique, n'est-il pas une ultime rŽaction du dŽsespoir ? Nous avons dŽjˆ parlŽ du risque de cette mŽthode, qui n'apporte pas l'objectivitŽ, en renvoyant dos-ˆ-dos deux points de vue, sans en dŽgager une ligne directrice.

 

De ce recentrage Žmotionnel et spectaculaire sur le succs des autres - dont on est exclu - ne ressort-il pas un angoissant sens de l'Žchec ? 

Pourtant bien des solutions d'espoir apparaissent en filigrane au travers de l'information et du spectacle mŽdiatique, selon l'avis de certains. Suffirait-il que les contours - non pas Žconomiques mais humains - soient plus nets pour que le sens de l'Žchec, concernant ce sujet du ch™mage, s'efface ? 

 

                  Les montagnes russes.

                  La mŽmoire est oublieuse. Le contentieux affectif inconscient subsiste.

La situation de l'emploi et du ch™mage a fluctuŽ au grŽ des pŽriodes : de rigueur, mal supportŽe ; en espoirs dŽus, encore plus mal vŽcus, tout au long de ce quart de sicle. Cet effet de montagne russes n'a-t-il pas participŽ, sans que la volontŽ humaine y puisse quelque chose, ˆ l'usure de la capacitŽ d'espŽrance des individus ? N'a-t-il pas favorisŽ l'Žmergence d'un certain fatalisme que rien ne rŽussit ˆ changer vŽritablement dans le fond ? N'est-ce pas ce qui fait rechercher, en rŽponse, le "sens" de tout cela ? Cette notion de "sens" commence ˆ tre ˆ la mode dans certains milieux intellectuels. Elle est mme rŽcupŽrŽe par l'Žconomie et devient parfois un produit-concept marketing de certaines officines. Il n'est pas sžr que les salariŽs s'en contentent dans l'avenir si ce "sens" ne s'accompagne pas d'un rŽajustement entre le social et l'Žconomique, et aille mme au-delˆ. Nous y reviendrons dans la troisime partie. Nous savons que ce dŽbat sur le "sens" est encore rŽservŽ ˆ des spŽcialistes et que le grand public n'y est pas sensible, aussi il n'est peut-tre pas utile de le dŽvelopper plus ici.

PrŽfŽrons cette conception d'AndrŽ Malraux citŽe en introduction. Nous pouvons la rŽpŽter pour sa force d'espoir : "La civilisation du XXIe sicle sera mŽtaphysique ou elle ne sera pas". Ce sens doit donc transcender la condition humaine ! Une recherche d'ƒthique dans l'Žconomie est une amorce dans ce sens.

 

                 

"On ne demande pas la charitŽ, mais un peu de considŽration"

Parole de ch™meur.

 

Le "Spectacle de la dŽchŽance".

                  "On ne parle toujours que des exigences des patrons pour embaucher, que des conditions Žconomiques nŽcessaires ˆ la reprise de l'activitŽ, du niveau des salaires qui influence l'embaucheÉ mais nous demande-t-on, ˆ nous ch™meurs, ce que nous attendons du monde de l'entreprise. On fait croire ˆ tout le monde que nous ne souhaitons qu'un emploi. Alors on finit par croire pareil. Et par dire pareilÉ C'est vrai qu'un emploi, c'est un moyen de retrouver sa dignitŽ. Mais pas n'importe quel emploiÉ Ce que nous souhaitons, c'est pas la charitŽ, mais un peu plus de considŽration de la part de l'administration, comme de la sociŽtŽ."

 

En Žcoutant ces ch™meurs qui tiennent de tels propos, entendons-nous le fond de leur attente ? Comment, si nous Žtions attentifs, pourrions-nous concilier ce besoin de considŽration et l'aspect nŽcessairement dŽvalorisant de l'exhibition trop prononcŽe de leurs malheurs ? Le juste milieu entre Žvocation et spectacle est bien subtil. Tant™t l'Žmission est pudique, tant™t violente malgrŽ des formes enveloppantes trompeuses. Mais dans tous les cas ne participent-elles pas encore ˆ ce clivage entre ch™meur et non-ch™meur ? Parce que le problme est mal posŽ dŽs le dŽpart. Nous verrons dans la deuxime partie comment mieux le poser.

 

                  La condition du ch™meur peut toujours dŽraper et conduire rapidement ˆ l'exclusion, ˆ la pauvretŽ. La mise en scne de sa situation a ŽtŽ ŽvoquŽe plusieurs fois prŽcŽdemment pour dire que le spectacle visuel  de la dŽchŽance, au lieu d'apporter un soutien ˆ une cause, la fait s'enliser dans les sable mouvants de l'Žmotion. Le conflit d'intŽrt entre la demande de spectaculaire des spectateurs et des auditeurs, et l'inefficacitŽ de la mŽthode, nŽcessite un choix difficile. Car il est Žconomique lui aussi, puisque l'audimat est le juge tout puissant ! La fracture est telle, ˆ ce propos, que bien des gens s'opposent dans deux camps partisans, soit pour montrer, soit pour ne pas montrer. Le consensus sur une discrŽtion, pour le moment, ne concerne que le plus horrible (et encore !É) !É).

Ainsi pŽriodiquement les conditions dŽsespŽrŽes des ch™meurs sont ŽvoquŽes superficiellement. Les raisons profondes de leur dŽchŽance ne sont mme pas recherchŽes. Du moins, au-delˆ d'actes critiquŽs de quelques responsables qui servent de bouc Žmissaire de circonstance.

Il est en effet extrmement difficile ˆ la vue de ces spectacles de remonter toute la cha”ne comportementale qui favorise cette fracture. Si dans l'avenir les acteurs publics peuvent nous conduire le long de ces couloirs, au lieu de s'empresser de refermer la porte ds qu'une explication est avancŽe, le spectacle pourra cŽder le pas ˆ la science.

 

                  Centrer tout le dŽbat sur le ch™mage, parce qu'il est une prioritŽ nationale, ne serait cependant pas plus souhaitable que la monomanie Žconomique, ou que toute idŽe fixe. Mais observer un mŽcanisme social au travers d'un seul point de vue est insuffisant pour le comprendre. Il y a donc peut-tre pour l'heure, surtout une nŽcessitŽ de rŽŽquilibrage des points de vue.

Une meilleure connaissance des mŽcanismes de communication y aide certainement. Ces mŽcanismes ne l'oublions pas s'adressent ˆ la totalitŽ des moyens de perception de l'individu : visuel et auditif, affectif et motivationnels, intellectuels et intuitifs. Nos sens peuvent donc dŽjˆ engendrer naturellement tant de distorsions et d'illusions qu'il n'est pas souhaitable d'y ajouter des manipulations spectaculaires, jouant de l'Žmotionnel sous le prŽtexte trompeur de "montrer qu'on a du cÏur".  

 

De rares Žmissions autant pŽdagogiques que passionnantes, dans l'esprit d'un "Arrt sur images", peuvent faire augurer cependant de cette volontŽ des mŽdia de ma”triser leur avenir et de ne pas favoriser la dŽcadence de la civilisation. Comme les jeux du cirque de l'AntiquitŽ accompagnrent la dŽcadence de l'Empire romain. Il reviendrait sans doute ˆ de telles Žmissions d'Žtudier de faon approfondie la manire dont le ch™mage est traitŽ, de manire spectrale, en fonction des "segments de marchŽ" socio-psychologiques auxquels telle ou telle Žmission s'adresse ou s'est adressŽe dans le passŽ. Ce n'est pas notre objectif car il dŽpasse le cadre du sujet.

                  Ë propos du contenu des fictions, au cinŽma, ˆ la tŽlŽvision, il y a peu de chose ˆ dire. Nous avons dŽmontŽ le cas d'un film, plus haut. Les sujets de sociŽtŽ existent de tout temps et prennent le ch™mage ou l'exclusion comme thme. On pense par exemple aux films de Claude Sautet des annŽes 70, qui correspondent ˆ ce dŽbut du quart de sicle de ch™mage. Toute leur valeur dŽpend du gŽnie du crŽateur. Notons que les contes de fŽe moderne sur le ch™mage permettent au ch™meur de rver un moment. Ils font peut-tre plus pour diminuer son anxiŽtŽ que les peintures rŽalistes qui le recentrent sur son drame et cet emploi inaccessible ; et qui donnent mauvaise conscience aux non-ch™meurs.

 

 

 

                  Pourquoi ?É

Un tŽlŽspectateur faisait une remarque constructive ˆ propos de cette information qui dŽsespre le ch™meur :

" On entend trop souvent les informations nous dire que telle ou telle chose a cožtŽ tant. Mais on ne nous dit pas assez combien elle a rapportŽ ; ˆ combien de gens elle a permis de vivre. On devrait nous donner plus systŽmatiquement ces deux informations complŽmentaires. Moi, dans mon entreprise, mon patron, lorsque je viens lui demander un budgetdes moyens, me rŽpond toujours : combien a cožte ; combien a rapporte ? Avant toute dŽcision".

 

Notons que la bonne intention de ce tŽlŽspectateur, recentre encore et toujours le dŽbat sur l'Žconomie. NŽanmoins, chacun conviendra que cette manire de diffuser une information est ˆ la fois plus objective, et agite attise moins notre sentiment de rŽvolte. L'information dinformation, d'ailleurs, suit ces deux tendances : l'une optimiste, bien que rare ; l'autre pessimiste, et un peu pousse au crime. Aucune information cependant n'est vŽritablement complte tant qu'elle ne rŽpond pas ˆ la question subsidiaire : POURQUOI ?

 

Seul le POURQUOI ?É permet une approche des causes profondes, sous-jacentes aux ŽvŽnements dont on ne nous montre que la carapace. Or la mise en lumire des causes conduit aux motivations de l'acteur en scne. C'est-ˆ-dire de nous-mme par procuration. N'est-ce pas le seul moyen pour COMPRENDRE le sens du drame, au-delˆ du voile Žconomique ?É Et de nous extraire de la douleur morale morale ?

 

L'information en miettes laisse ce gožt fade de l'inachevŽ. Et il subsiste, comme toute l'opinion le ressent, un grand besoin d'explication synthŽtique.

 

 

 

 

LA QUæTE DƒSABUSƒE D'ESPOIR.

 

 

L

a boulimie de consommation de ce sicle n'a pas ŽpargnŽ le bien de consommation intellectuel et Žmotionnel qu'est l'information. La soif de conna”tre est cependant une soif qui engendre le dŽsespoir lorsqu'elle n'est pas ŽtanchŽe, comme dans le cas du ch™mage. Ce n'est pas la multiplication des exemples, des hypothses, des "pistes" qui se comprennent de plus en plus comme des culs-de-sac, qui viendront ˆ bout de cette soif. Les ch™meurs, en particulier ceux qui sont installŽs dans une situation durable, ne deviennent-ils pas de plus en plus dŽsabusŽs ? Le besoin d'espoir est tel, et l'offre si tŽnue et alŽatoire qu'ils ne peuvent que tourner le dos progressivement, ˆ mesure que les mois, les annŽes, les dŽcennies passent, ˆ ces miettes d'informations et de discours Žlectoraux de circonstance.

Peut-tre le silence radio auquel nous faisions allusion au dŽbut est-il une sorte d'Žcho muet de ce dŽsabusement ? Ou peut-tre correspond-il ˆ une pŽriode de calme artificiel, comme dans l'Ïil du cyclone ?É

 

Dernirement ˆ la radio, un sujet sur les travailleurs mexicains (dŽnommŽs, les "poor workers", les pauvres travailleurs) semblait susciter la rŽvolte et attirer la critique acerbe du systme qui n'offrait pas d'espoir, de la part d'un participant ˆ cette Žmission. Une rŽponse fut apportŽe par une autre personne, plus mesurŽe et objective :

"Ces travailleurs immigrŽs sont pauvres, mais ils vivent quand mme mieux que chez eux. Sinon ils ne viendraient pas aux ƒtats unis. Ils ont de l'espoir. Ils savent qu'ils pourront un jour se sortir de leurs conditions de pauvretŽ. Alors que les ch™meurs franais se sentent piŽgŽs dans une trappe[8] dont ils ne pourront plus sortir."

 

Nous entendons dans ce court exemple comment procde l'information dŽsespŽrante : l'esprit rŽvoltŽ s'obscurcit, globalise, et ne communique que sa propre rŽvolte et ses propres illusions de justices. Au dŽtriment de la rŽalitŽ des faits. Mme si cette rŽalitŽ imparfaite n'est pas un idŽal, il est important de reconna”tre ce que les intŽressŽs y trouvent comme raison d'espŽrer. Sans la colorer par des pensŽes personnelles artificielles, cristallisŽes par notre vision Žgocentrique ; et la retransmettre avec notre propre dŽsespoir. Nous croyons sans doute trop souvent bien faire. Alors qu'il faudrait peut-tre faire plus consciemment et objectivement. Le sujet est difficile ˆ cerner.

Le ch™meur, s'il Žtait mieux ŽcoutŽ, pourrait sans doute aider ˆ cette objectivitŽ sur le sujet du ch™mage.

 

Une brve tentative avait ŽtŽ faite dans ce sens de donner espoir, en 1994, sur Arte, tard dans la soirŽe, pendant trente minutes Et n'a jamais ŽtŽ poursuivie ! Bien peu de spectateurs ont dž voir cette Žmission. Un ancien ch™meur en parle pourtant avec chaleur.

"Je ne me souviens que d'une seule Žmission qui m'ait marquŽ ces dix dernires annŽes. J'Žtais au ch™mage depuis trois ans, et je ne voyais pas le bout du tunnel. C'Žtait ˆ propos de l'ouvrage d'un des participants, je crois[9]. Son auteur dialoguait avec un matŽrialiste, un militant politique. Ce que je me rappelle c'est qu'ils Žchangeaient posŽment leurs idŽes, l'un et l'autre, sans s'invectiver et sans se critiquer personnellement comme c'est de coutumes ˆ la tŽlŽvision, dŽs qu'il s'agit d'un dŽbat. Ils prenaient le temps de s'Žcouter ; et nous avec. L'auteur sortait de leurs ornires chacun des propos de son interlocuteur, avec courtoisie, avec patience. C'Žtait vraiment pour moi un discours dŽmocratique comme je l'entends. J'avais zappŽ par hasard sur cette cha”ne. J'ignorais ce que j'allais voir. Il n'y avait pas eu de publicitŽ pour l'Žmission. Pourtant, j'Žtais ˆ l'affžt de tout ce que je pouvais trouver sur le ch™mage. J'ai pensŽ ˆ cette Žpoque qu'on allait enfin avoir un dŽbat instructif sur le ch™mage. Qu'on allait nous donner des raisons d'espŽrer. Moi j'Žtais dans le noir le plus complet ! Et puis, rien !É J'ai revu le mme auteur quelque temps aprs sur une cha”ne commerciale. L'animateur n'a pas daignŽ lui donner la parole plus d'une minute. Il a juste pu dire juste trois, quatre mots. Je n'ai pas compris pourquoi. ƒtait-ce un problme d'appartenance politique qui entra”nait cette sorte de boycott ? Ou le sujet qui Žtait trop hors des conventions ?É C'Žtait dommage, car la fois prŽcŽdente, ses propos m'avaient regonflŽ et redonnŽ vŽritablement espoir. Et je pense que ceux qui l'avaient entendu, aussi."

Bien des annŽes se sont ŽcoulŽes depuis cette Žmission. Nous semblons tre toujours au mme point. C'est-ˆ-dire nulle part.

 

*

 

"Ceux qui sauveront la plante, ce seront les plus fragiles" 710

 

 

L

e discours mŽdiatisŽ, celui qui s'adresse au plus grand nombre de ch™meurs, pourrait-il les aider ˆ cet exemple ? Et par consŽquent tous les non-ch™meurs qui souffrent Žgalement.

Pourrait-il s'ouvrir plus fraternellementchaleureusement sur les solutions pratiques permettant des conditions de vie respectables, de citoyen ˆ part entire ? Les perspectives historiques rŽsultant de cette crise sans prŽcŽdent dans ce sicle, pourraient-elles tre mieux Žclaircies ? Une expression sereine des chercheurs pourrait-elle trouver une plus large place ? Les discours Žconomiques, financiers, pourraient-ils laisser un peu plus d'air aux autres ?É comme ces passagers assis dans un train bondŽ, qui cdent leurs places aux plus vulnŽrables.

Pourquoi ne pas remettre l'Žconomie ˆ sa place relative[10] par rapport aux autres savoirs : la sociologie, l'ethnologie, la biologie, la philosophie, la psychologie, la mythologie, l'astronomie, la mŽcanique des fluides, la physique, la mŽdecine, l'histoire, la thŽologie, la morale, l'Žthique, etcÉ ?  Au lieu de lui laisser le pouvoir de "polluer" notre existence, en introduisant sans cesse les germes de l'inquiŽtude, de la  l'aviditŽcupiditŽ, de l'Žgo•sme, par le seul fait de trop centrer notre pensŽe sur l'aspect financier.

 

                 Reste-t-il ˆ inventer, ou rŽinventer, une pŽdagogie qui n'ennuie pas, ni ne dŽvalorise celui qui la reoit ? Notons au passage que l'entreprise est particulirement friande de pŽdagogie. Mais elle l'appelle transfert de know how (savoir faire), comme pour mieux l'anoblir[11] ! Les mŽdia n'aurait-ils pas en matire de pŽdagogie un magnifique r™le ˆ jouer ? N'ont-il pas cette vocation de facilitation de la dŽmocratie ? Or sans un dŽcorticage de l'information brute, donc sans pŽdagogie, le citoyen ne peut rien comprendre ni exercer un choix valable. Sans cette possibilitŽ de choix, aucune volontŽ du peuple ne peut tre insufflŽe aux politiques. Les dirigeants ignorant ce que le pays souhaite, se trouvent alors ˆ la merci des familles d'influence ; c'est l'inverse d'une dŽmocratie ! Il y a donc un paradoxe que saisit bien le ch™meur : d'un c™tŽ les mŽdia ne cessent de brandir le droit ˆ l'information, sans contre-pouvoir dit-on ; de l'autre, le spectateur est totalement dŽsinformŽ sur ce sujet majeur en particulier. Alors qu'il serait bien facile de leur redonner espoir.  Comme quelque trs rares professionnels ont su le faire ponctuellement. Puis s'en sont reparti sur la pointe des piedsÉ Pourquoi ?

 

 

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© Copyright 2000-2005  Richard AndrŽ - Document dŽposŽ.

 

 



[1] Autre forme subtile de clivage !

[2] Correspondance tŽnue d'une pensŽe pŽdagogique en trois temps : thse, antithse ET SYNTHéSE.

[3] ƒconomisme (terme didactique).  Doctrine qui attribue aux faits Žconomiques un r™le prŽpondŽrant dans la politique, la civilisation, etc.

[4]  Il suffit d'Žcouter sans arrt, tout un aprs-midi, le BolŽro de Maurice Ravel, ou La ChevauchŽe des Walkyries de Wagner, pour en faire l'expŽrience sur soi-mme et son environnement ! Ce raccourci expŽrimental peut donner une petite idŽe de ce que le ch™meur absorbe comme messages sur l'Žconomie et le ch™mage, pendant des annŽes.

[5] Par exemple : "+ 8000 ch™meurs en aožt 99 ! Mais la tendance ˆ la dŽcrue se maintient"É

[6] Se reporter au commentaire ˆ propos du graphique sur les dŽferlantes du ch™mage (deuxime partie, chapitre IV), sur la rŽpŽtition de cette dŽsinformation. On peut comprendre qu'un gouvernement fasse preuve d'optimisme et ne laisse transpara”tre aucune inquiŽtude. C'est le moindre de ses devoirs. Si les bases de son analyse sont fausses, c'est toute la question sur laquelle porte cette recherche. Mais que les mŽdia ne fasse pas preuve de discernement, en se faisant "complices de la dŽsinformation", comme le remarque un ch™meur, c'est encore un autre problme qui rejoint celui de l'information dŽsagrŽgeante. 

[7] Ce sujet dŽpasse de loin le temps du ch™mage qui dure "seulement" depuis un quart de sicle. Par exemple, nous sommes encore en train de battre notre coulpe ˆ propos de la collaboration et des crimes nazis, aprs 60 ans. Mais si nous sommes plus attentifs, des conflits historiques biens plus anciens ne sont toujours pas soldŽs aujourd'hui. Certains remontent au moyen ‰ge, et mme ˆ deux mille ans !É Plus nous parvenons ˆ rŽgler sur le champs un diffŽrend, plus nous sommes libres pour l'avenir : n'y a-t-il pas lˆ un principe d'ƒthique trs "Žconomique" ?É

[8] Voir le commentaire ˆ propos de cette expression : tre dans une trappe, au chapitre II de la deuxime partie (paragraphe : travail personnel de rŽajustement des vrais besoins).

[9] Sans doute : "Une sociŽtŽ en qute de sens", Jean-Baptiste de Foucauld et Denis Piveteau. "Jean-Baptiste de Foucauld, cet Žnarque au grand cÏur, est de ceux qui pensent que la France s'occupera d'autant mieux du ch™mage qu'elle assumera positivement le non-travailÉ" (Courrier cadre 18/12/1992).

[10] Comme dans certaines Žmissions dont c'est la vocation de vulgariser l'Žconomie. Citons comme exemple Rue des Entrepreneurs, sur France Inter. Ë propos du thme : "Quand la sociŽtŽ civile interpelle le capital" (ˆ Davos) il y Žtait dit en particulier : "Ceux qui sauveront la plante, ce seront les plus fragilesÉ ceux qui dŽrangent le systme, perturbent la bonne conscienceÉ, qui obligent ˆ quitter la logique ŽconomiqueÉ pour nous obliger ˆ faire un retour sur nous-mmes." (Le 5 /02/00).

[11] La communication interne et la formation relvent aussi d'un effort pŽdagogique, mais rentrent dans des stratŽgies d'entreprise qu'il n'y a pas lieu de dŽvelopper ici.